BD. Pierre-François Radice adapte God Bless America de Richard Morgièvre

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En adaptant un roman policier de Richard Morgièvre, Pierre-François Radice nous emmène dans les bas-fonds des États-Unis. Et de l’âme humaine. God Bless America, gore, glauque et puissant.

Un dessinateur de Bd a tous les droits. Ou presque. L’un de ses premiers choix est celui d’utiliser la couleur ou non. Pierre-François Radice, auteur d’un premier roman graphique Al Capone, n’hésita probablement pas longtemps à se décider pour le noir et blanc et toutes ses gradations de gris. Comment adapter autrement en images un roman aussi sombre que Le Cherokee, ce texte de Richard Morgièvre ?

Il fallait bien cette tonalité pour montrer la noirceur extrême d’une histoire qui se déroule dans les années cinquante, entre le Colorado et l’Utah. Un shérif qui patrouille de nuit découvre simultanément un avion de chasse Sabre atterri sans pilote au milieu de nulle part et une voiture Hudson verte abandonnée à l’écart de la route, avec un ticket de caisse de pompe à essence glissé dans le moteur.

Double hasard, double intrigue, double enquête pour ce shérif qui répond au nom de Nick Corey, un patronyme qui rappelle celui du narrateur dans le cynique mais magnifique roman 1275 âmes de Jim Thompson, ce chef-d’œuvre d’immoralité, de noirceur, qu’adapta au cinéma Bertrand Tavernier sous le titre « Coup de torchon ». L’apparentement est profond et tient ses ressemblances dans la brutalité et la noirceur. PF Radice met son talent de dessinateur au service d’une obscurité qui envahit l’ouvrage, même lorsque le jour s’est levé. S’il avait fallu utiliser la couleur, le rouge écarlate du sang répandu des cadavres affreusement massacrés au long d’une semaine aurait éclaboussé les feuilles et noyé nos regards.

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Toutes et tous sont assassinés dans des conditions atroces de perversité. Nous découvrons rapidement que ces meurtres sont le fait d’un tueur en série, le Dindon, qui a débuté sa sinistre collection avec les parents du shérif, alors adolescent de seize ans. Quant à l’avion porteur d’une bombe atomique, il est l’objet d’un complot religieux et idéologique au sein même de l’armée américaine.

À travers cette double intrigue, le roman de Richard Morgièvre veut aller sonder les tréfonds de l’âme humaine, car il s’agit bien, tout au long du cheminement du périple de Nick Corey, de dévoiler une batterie de personnages plus détestables les uns que les autres, à la manière de James Ellroy. Le romancier a eu la douleur de perdre sa mère, victime d’un cancer, à l’âge de sept ans, et son père, suicidé, six ans plus tard. Difficile de ne pas voir dans ce roman les traces de ce passé douloureux, si proche de celui de l’écrivain américain.

Au cours du récit, les raisons d’espérer sont rares. Fruits de rencontres, elles portent d’abord la silhouette et le visage d’un enquêteur du FBI chargé de travailler sur le détournement de l’avion. Comme un double inversé de Nick Corey, un double que l’on peut serrer dans ses bras et embrasser. Il se nomme Jack White. Il y a aussi le vieux Samuel Meyer, capable de vous fournir et de graver deux alliances, aux noms de deux hommes. Il y a encore, et pour finir, Tommie Paulson, une serveuse dans un bar le long d’une route abandonnée. Il faut bien les garder en tête : Jack, Sam et Tommie, trois raisons d’espérer dans la vie. D’espérer et de désespérer.

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« C’était rien de tuer, mais vivre comment faire ? » déclare Nick Corey dans sa quête existentielle, tentant de définir le Bien et le Mal. PF Radice a fait de Nick Corey un homme au physique impressionnant. Mâchoire carrée, larges épaules, torse velu, il respire la force et le courage, avec un moteur essentiel pour mener ses enquêtes : la fameuse intuition, qui n’a qu’un seul défaut. Elle arrive souvent trop tard. « On n’élucide pas complètement une affaire, parce qu’on ne peut pas élucider la nature humaine ». C’est bien de cela qu’il s’agit ici : atteindre les tréfonds sordides de l’âme humaine, y toucher au plus près sans jamais en comprendre les ressorts.

On a le sentiment, en refermant le livre, d’avoir sur le bout des doigts de la suie, comme si la mine de plomb de Radice avait déteint sur nos mains. Seules les pages de garde apportent de la couleur. Elles ne sont pas rouges, il ne faut pas exagérer dans l’horreur, mais violettes, presque roses. Une invitation à reprendre son souffle et à croire, un peu, en l’avenir. À moins que ce ne soit aussi la couleur… du deuil.

God Bless America de PF Radice d’après le roman Le Cherokee de Richard Morgièvre (Prix Mystère de la Critique en 2020 et Grand prix de Littérature policière en 2019). Éditions Sarbacane. 208 pages. 29,90 €. Parution le 7 janvier.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.