Un petit cireur de chaussures marseillais devient un grand nom de la boxe française des années trente, aujourd’hui oublié. Pardon et Rivière le sortent de l’anonymat avec bonheur et talent.
Kid Francis : deux noms qui claquent comme un uppercut à la face. Deux noms sur une affiche d’un combat de boxe annoncé. A ma droite, le grand boxeur noir américain champion du monde : Al Brown. À ma gauche, le grand boxeur… marseillais, Kid Francis : 104 victoires. 14 nuls. 16 défaites. Champion de France poids coq en 1925, à 18 ans. Kid Francis, cela sonne mieux que le véritable patronyme, Francesco Buonagurio. Pourtant ce nom de boxeur n’est pas resté gravé dans la mémoire collective française comme l’ont été les noms de Carpentier puis de Cerdan.
Dans ces années trente, le long de La Canebière mais aussi des Champs Elysées, la boxe est un des sports les plus populaires, les plus fantasmés car pratiquée souvent par des hommes issus d’un milieu modeste. Elle manipule de très importantes sommes d’argent attirant des personnages peu scrupuleux, à l’affut des moindres faiblesses d’acteurs souvent démunis. Kid Francis est de ceux là : fils d’immigré italien, adolescent, il est cireur de chaussures sur le Vieux Port.
Doué avec ses poings, son avenir est prévisible et ressemble à la destinée de nombreux boxeurs mondiaux de ces années là. Repéré rapidement, il va être aussitôt entouré d’impresarios et de personnages toxiques. La France ne suffira plus et un séjour à New-York l’amènera à côtoyer la pègre américaine et Al Capone. Lumière et obscurité, tout est presque résumé sur la magnifique couverture de l’album : la lumière et les couleurs pour Kid Francis, la noirceur pour l’ombre gigantesque de son oncle, membre de la pègre marseillaise.

Ce destin est fréquent dans le milieu, à l’instar de celui de l’adversaire du soir, Al Brown, que raconta Alex W.Inker dans « Panama Al Brown ». À la suite d’une longue enquête, le travail du journaliste marseillaisMarius Rivière et de Grégory Mardon dit, à travers le destin d’un homme, l’histoire des quartiers pauvres de la ville phocéenne, reconstituée par une magnifique mise en images. Restituant le Marseille populaire de ces années trente, ils nous emmènent dans ces ruelles aux mains baladeuses, où malfrats et prostituées s’acoquinent à l’ombre des lampadaires.
Le trait noir avec de nombreux aplats, qui rappelle celui de Catel, montre aussi la fin de ces « années folles » où la ceinture de bananes de Joséphine Baker enivre les « pipole » de l’époque.Kid Francis côtoie Marcel Pagnol, Maurice Chevalier et rêve d’approcher Chaplin. Par de magnifiques pleine pages, on quitte les gymnases d’entraînement pour pénétrer le soir des combats dans des salles enfumées où le public crie sa ferveur ou sa haine. Les nombreuses scènes de boxe se suivent sans ennui ni répétition grâce à des traitements graphiques et de couleurs différents. Les gaufriers de huit ou douze cases rythment les combats où la transcription des gestes techniques n’a rien à envier aux photographies d’époque. Combattant impitoyable, Kid Francis apparait aussi, même sur le ring, comme loyal et naïf, ébloui qu’il est par les projecteurs de la célébrité, de l’argent. Une proie à saisir. Et à abattre quand le déclin arrive.
Aussi, un jour, comme après un KO, le réveil est douloureux. À la suite d’une éclipse narrative, la vie de Kid Francis et l’album basculent alors dans une autre dimension, celle de la guerre. Les auteurs, qui avaient si bien décrit les bouges et cabarets du Vieux Port, nous disent avec précision le passage d’un univers à l’autre.
Là encore, c’est l’époque qui est parfaitement reconstituée, l’arrivée des allemands en 1942, le dynamitage du quartier Saint Jean habité par les « métèques » et la rafle des 23 et 24 janvier 1943 qui rappelle étrangement celle de la rafle du Vel d’Hiv perpétrée à Paris l’été précédent : bouclage de quartiers, dénonciations, le tout orchestré par René Bousquet avec la participation de la police française. Six mille personnes sont arrêtées et 1642 déportées. C’est une autre histoire qui nous est alors proposée, loin de la boxe: celle de la déportation, des camps de concentration. Le boxeur à la retraite n’échappera pas à son destin que nous décrivent des dernières pages bouleversantes.

La Bd s’achève ainsi sur un magnifique portrait photographique de Kid Francis. Il nous regarde droit dans les yeux. Aucune violence mais une douceur que l’on n’attend pas d’un boxeur. Les épaules basses, il semble anticiper son destin tragique. Il méritait bien ce tendre et délicat hommage qui se mélange avec l’histoire de sa ville, Marseille.
Kid Francis de Grégory Mardon et Marius Rivière. Éditions Casterman. 240 pages. 25,95€. Feuilleter
