BD Lady Nazca de Nicolas Delestret : une vie entre les lignes

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bd lady nazca

Une très belle évocation d’une passionnée d’archéologie trop longtemps oubliée ou méprisée. Qui a mené son existence comme elle l’a souhaité.

« L’Allemande qui balaie le désert », ainsi l’appelèrent les opposants à cette femme hors du commun. Sa silhouette se confond il est vrai avec celle d’une gitane à l’ample robe, fichu sur la tête, un balai entre les mains, époussetant l’immensité de territoires désertiques et ensablés. Des années durant, Maria Reiche, c’est son vrai nom, va en effet mettre à nu des kilomètres de lignes tracées depuis plus de 1500 ans par les Nazcas, cette population péruvienne qui n’a laissé aucune écrite de sa civilisation. Débarquée au Pérou en 1932 de son Allemagne natale, qu’elle fuit devant le péril nazi, elle se sent perdue, inutile et cherche à donner un sens à sa vie. Un jour, un archéologue américain, Paul Kosok, l’emmène pour un petit boulot de traductrice sur le plateau d’Ingenio. Un petit boulot pour un changement de vie puisque désormais Maria va concentrer toute son existence à exhumer, préserver puis analyser ces lignes au sol qui forment d’extraordinaires dessins et figures symboliques, aujourd’hui mondialement connues.

Ce destin hors du commun, un film et cette BD le racontent aujourd’hui après des années d’ignorance et de silence. C’est un script d’un film imaginé depuis 18 ans par Damien Dorsaz, aujourd’hui enfin en salles (1), qui a été proposé à Nicolas Delestret. Séduit, ignorant totalement la réalisation possible en parallèle du long métrage, il décide de mettre un texte et des images sur cette existence étonnante.

C’est une dame à la volonté sans faille, habitée par ce qu’elle estime être son destin, qui apparait sous les trais colorés du dessinateur. Obsessionnelle dans sa quête, elle va s’opposer aux tentatives de plantations de coton, et obtenir en 1994, son ultime victoire en faisant inscrire les figures au patrimoine mondial de l’Unesco. Une péruvienne lui déclare que « nous avons tous une mission dans la vie. (…) Toi, tu as été choisie pour révéler les figures au monde », une prédestination que semble conforter la découverte de la première image mise à nu, une figure à quatre doigts comme ceux d‘une main accidentée de Maria. Sur son échelle, en couverture, Lady Nazca, survole ainsi le réel. Jusqu’à sa mort en 1996, à l’âge de 93 ans, elle va vivre dans ce désert péruvien et faire de ces traits au sol dégagés peu à peu du sable, le centre de son existence.

Seule sa formation de mathématicienne assure le lien entre ses recherches et son passé. Comme hantée, elle quitte même sa compagne et les magnifiques planches la présentent souvent seule face à la chaleur et à l’intensité du soleil qui semble parfois la consumer. Le fait que la chercheuse soit une femme n’est probablement pas neutre et a peut être retardé sa mise en lumière. Le réalisateur du film éponyme, Damien Dorsaz, évoque ainsi le fait que « Longtemps personne ne voulait de cette histoire. C’est comme s’il avait fallu attendre que les thèmes qui traversent Lady Nazca soient en phase avec la société ». Maria va payer très chèrement sa résistance aux hommes du pouvoir et Nicolas Delestret trouve les cases justes pour décrire ces moments terribles. Avec un dessin plus fantasmé que réaliste, il privilégie la force du symbole et la poésie d’une quête infinie.

Le vertige nous prend lorsque l’on sait qu’aujourd’hui deux ou trois heures de vol de drones mettraient en équation rapidement des années de mesures, de relevés topographiques réalisés sous un soleil de plomb avec des bâtons, des rubans de ficelles. Pourtant, même les logiciels les plus performants ne peuvent aujourd’hui affirmer avec certitude le sens de ces figures. Maria dans la bande dessinée nous donne son explication: ces traits seraient ceux d’un « gigantesque observatoire astronomique » mais aussi un calendrier zodiacal « gigantesque miroir du ciel ». Aujourd’hui cette interprétation ne fait pas l’unanimité parmi les scientifiques. Il semble possible de s’en réjouir : 1500 ans après leurs travaux, les Nazcas, porteurs d’une civilisation hors du commun, nous adressent comme un clin d’oeil. Ou un pied de nez à notre intelligence, artificielle ou pas.

Lady Nazca de Nicolas Delestret. Librement adapté du long métrage de Damien Dorsaz. Editions Bamboo/Grand Angle. 112 pages. 19,90€. Parution : 07/01/2026

(1) Le film franco allemand Lady Nazca de Damien Dorsaz est en salles depuis le 10 décembre dernier avec notamment Devrim Lingnau et Guillaume Galienne dans les rôles principaux.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.