Le lecteur ne sort pas indemne de ce voyage dans Les Montagnes dorées de Ducoudray et Azuélos

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En nous emmenant en Sibérie, pendant la guerre russo-tchétchène, dans un Goulag sans barbelés, Ducoudray et Azuélos signent une BD majeure de ce début d’année. Glaçant mais poétique.

Ce sont des images. Ce sont d’abord des images. Celles qui, d’entrée de jeu, vous font entrer dans un autre monde, un univers de solitude et de dureté. Ces cases originelles, on ne les oublie pas, comme on n’oublie pas les séquences silencieuses des débuts du film Il était une fois dans l’Ouest. Même solitude, même mutisme, même attente. Mais, cette fois-ci, le désert fait place à la neige, la chaleur au froid glacial. Un homme descend d’un train. Masqué, il n’est pas attendu. Normal : il est mort.

C’est du moins ce que les autorités russes ont annoncé à « petite mère », sa grand-mère, qui l’a élevé avec son frère Mytia : mort pour sa patrie dans la guerre contre les Tchétchènes. Ce sont bien ces images qui vous attrapent dès les premières pages, des images faites de blanc et de noir où les rares couleurs posées deviennent des symboles d’autant plus forts qu’elles sont rares. Il y a d’abord le rouge : c’est la couleur du sang. Celui des poulets et des dindons égorgés que la « petite mère » tue pour nourrir sa famille. Mais aussi celui des soldats qui meurent à la guerre. Et puis, au fond ou en pleine page, la silhouette dorée des montagnes, pour lesquelles le régime a fait venir des femmes et des hommes afin d’exploiter le quartz qu’elles renferment — et qui sont aujourd’hui inexploitées. Bienvenue dans le pays de l’absurde et de l’oubli.

Montagnes dorées — Azuélos, Ducoudray

Aussi, quand, descendu du train, Dima retire sa cagoule, c’est un fantôme qui revient : vivant, mais porteur de souvenirs, de peurs et de cauchemars. Son visage carré ne renferme aucune émotion. Figé, il ne sourira qu’une seule fois, quand il sera question d’amour, de printemps et de baignade. En effet, on ne revient pas impunément de la guerre. Nu, dans la nuit, on creuse des fosses, on prononce des paroles où le mot pistolet revient fréquemment. On a, au fond de soi, un secret trop lourd à porter et à dévoiler.

Le rouge du sang se fait alors un chemin dans la cour de la maison, derrière la volaille décapitée. Mais il remplit aussi une boîte de quatre boules écarlates, parfaitement rondes. On les appelle les pommes d’amour, et c’est Sveta qui les offre : la seule qui porte un vêtement un peu bariolé, la seule qui aime Dima. C’est sombre, c’est pesant. Le récit d’Aurélien Ducoudray, qui avait déjà écrit le scénario d’Amère Russie, dit, à des milliers de kilomètres de Moscou, la bêtise et l’aveuglement d’un régime lointain et pourtant omniprésent, qui a oublié ces gens devenus inutiles et à qui l’on envoie, quand on y pense, un wagon de nourriture, détaché du reste d’un convoi qui poursuit sa route.

C’est un huis clos étouffant, un huis clos en pleine nature, même quand le vert du printemps apporte, à défaut de bonheur, un peu de joie et d’espoir. La Sibérie garde ainsi prisonniers, sans grillages ni gardiens, des « gens » anonymes devenus sans intérêt, des « gens » qui ont parfois envie de se rebeller. Parfois seulement. Et rarement longtemps. À défaut de geôlier, un policier est en effet fraîchement arrivé. Arrivé au milieu de nulle part, pour surveiller. On ne sait jamais. Même sans grillages, le Goulag est toujours présent dans ces années quatre-vingt-dix, quand il ne reste plus que la neige à se rebeller.

Le récit d’Aurélien Ducoudray dit, à des milliers de kilomètres de Moscou, la bêtise et l’aveuglement d’un régime lointain et pourtant omniprésent.

On pourrait presque se croire dans un conte, mais un conte dit l’imaginaire, le fantastique. Ici, tout respire le vrai, le vécu, et dans ce territoire blanc l’hiver, vert l’été, tout raconte le réel, la bêtise. Heureusement, l’amour, parfois, se fraie un chemin : celui de Sveta, avec son anorak mauve et doré comme les montagnes lointaines ; celui de la petite mère qui, derrière ses lunettes, protège ses deux petits-enfants ; celui d’un frère, Mytia, qui rêve d’Occident et de baskets à trois bandes. Alors on respire un peu de cet air printanier et on admire ces montagnes dorées que les pinceaux magiques de Thomas Azuélos peignent comme des tableaux abstraits, emplissant les pages. Une respiration, un signe d’une beauté qu’aucun régime ne pourra faire disparaître.

Azuélos et Ducoudray nous avaient enchantés avec leur collaboration précédente, « Il ne devra plus y avoir d’orphelins sur cette terre ». Avec une économie de moyens, ils nous disent cette fois-ci la désespérance d’un univers sans avenir pour les anciens — abandonnés — comme pour les jeunes dont la seule perspective est de partir au front. Une fois refermée, la BD laisse une longue trace dans l’esprit du lecteur, une trace sanguinolente telle celle d’un dindon courant bien après que sa tête a été coupée. Une trace dramatique, mais aussi poétique. Les hommes aiment et meurent. Les montagnes restent. Surtout quand elles sont dorées.

Les montagnes dorées. Récit d’Aurélien Ducoudray. Dessin de Thomas Azuélos. Éditions Futuropolis. 176 pages. 25 €. Parution : 7 janvier 2026.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.