Au CAPC de Bordeaux, Béatrice et Arnaud Darmagnac exposent une « Fabrique des lieux » à l’époque des paysages fragilisés

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artiste darmagnac architecture

Il y a des artistes qui prennent acte d’un basculement intime, physique, puis qui transforment ce choc en méthode. Béatrice et Arnaud Darmagnac présentent leur recherche intitulée La Fabrique des Lieux, présentée au CAPC de Bordeaux de janvier à mars 2026 dans le cadre de Nouvelles saisons (commissariat Wenwen Cai). Cette expo ne se contente pas de « parler » d’écologie ni même d’architecture. Elle part d’une expérience d’habitation devenue instable, d’une vie et d’un atelier exposés à des phénomènes extrêmes depuis 2022, et en tire une proposition artistique qui ressemble à une question obstinée : qu’est-ce qu’un lieu, quand le sol, les assurances, les politiques d’aménagement, les matériaux, les saisons, ne jouent plus leur rôle de fondation ?

Le point de départ de Béatrice et Arnaud Darmagnac est frontal. Is se décrivent comme « parmi les premiers réfugiés climatiques européens ». Le mot claque parce qu’il renverse l’imaginaire habituel, celui qui cantonne l’exil climatique à un ailleurs lointain. Ici, l’exil n’est pas nécessairement un déplacement spectaculaire ; il peut être une impossibilité d’habiter sereinement, un état d’alerte qui s’insinue dans les murs, dans les usages, dans la projection même d’un futur domestique.

Cette dimension existentielle donne à leur travail une tonalité particulière. Il ne s’agit pas d’illustrer une catastrophe, mais de comprendre ce qu’elle fait à la notion de « lieu ». À ce titre, Heidegger qu’ils aiment citer n’est pas une réserve de citations savantes et plaquées, mais l’idée d’« habiter » comme manière d’être-au-monde devient un terrain d’expérimentation, presque un laboratoire. Dès lors, la question esthétique n’est plus séparée de la question politique. Si des choix industriels et constructifs passés produisent aujourd’hui des espaces inhabitables, alors l’art peut-il se contenter d’être un commentaire ? Leur réponse est nette : non. Il faut inventer.

Plastiquement, les Darmagnac revendiquent une narration temporalisée, qui traverse passé, présent, futur. Ce dispositif n’a rien d’un récit linéaire ; c’est plutôt une mécanique d’allers-retours qui met en tension archives, matières, formes, hypothèses. Le présent est celui des fragilités concrètes, des paysages qui se défont, des architectures qui se fissurent au sens propre comme au sens culturel. Le passé, lui, remonte les chaînes de décisions, les imaginaires modernisateurs, les « naïvetés » de construction, la croyance dans des matériaux triomphants. Et le futur devient l’espace du possible, non pas comme utopie douce, mais comme nécessité de reconstruction.

C’est ici que La Fabrique des Lieux prend sa singularité. Le projet ne se limite pas à diagnostiquer des ruines, il esquisse des architectures spéculatives. Non pas des maquettes lisses de cabinet, mais des projections où la robustesse est une esthétique autant qu’une éthique. L’enjeu est de produire des imaginaires « solides », capables de supporter la violence du réel sans se réfugier dans la consolation. Leur texte parle même de révolte. On comprend pourquoi : dans leur approche, l’architecture est moins une réponse technique qu’un rapport de force entre modes de vie, infrastructures, responsabilités et désirs.

Le couple travaille au sein d’une structure qui explique beaucoup de choses, le collectif familial Collectif DF, devenu studio_df_artdesign. Né en 2011, élargi et renommé en 2022, le collectif revendique un fonctionnement ouvert, où les œuvres « en chantier » sont signées conjointement avec les intervenants. Cette manière de faire compte, parce qu’elle déplace l’artiste de la posture d’auteur solitaire vers celle d’opérateur de lieux : un lieu de production, de recherche, d’accueil, parfois de design, parfois d’installation.

Ce n’est pas un détail organisationnel. À l’heure où l’on cherche des modèles de « résilience » (mot qu’ils interrogent explicitement), leur pratique collective propose une autre piste : l’atelier comme micro-société, comme écosystème d’attention aux matières, aux forces naturelles, aux usages. On est loin de l’artiste hors-sol. Chez eux, la forme se frotte à l’habiter, et l’habiter devient une matière première.

nouvelles saisons bordeaux capc

Au CAPC, l’ironie féconde d’un ancien entrepôt

Présenter La Fabrique des Lieux au CAPC n’est pas neutre. L’institution bordelaise occupe un ancien entrepôt, vaste nef minérale, architecture pensée pour stocker, transporter, faire circuler des marchandises. Ce lieu chargé de logiques économiques accueille ici un travail qui interroge précisément la production des espaces, la responsabilité des systèmes industriels, la façon dont un territoire se transforme sous pression démographique et climatique.

Le cadre de Nouvelles saisons, plateforme évolutive d’arc en rêve consacrée aux représentations de la métropole bordelaise et de la Gironde, amplifie encore l’enjeu. La contribution des Darmagnac s’inscrit dans un atlas vivant, fait de récits, de documents, d’images, d’installations. Mais leur geste, lui, vient du dedans : non pas l’observation d’un territoire, plutôt la traversée d’une crise d’habitation, et l’obstination à reconstruire un langage, des formes, des futurs praticables.

La recherche de Béatrice et Arnaud Darmagnac pose une question presque grammaticale : qu’est-ce que « faire lieu » ? Qu’est-ce que « avoir lieu » ? Dans une époque saturée d’événements, de discours, de dispositifs, ils ramènent le lieu à sa densité : un mélange de matière, de mémoire, de droit, d’assurance, de climat, de politique publique, de désir. Leur art devient alors un instrument de lucidité, mais aussi de projection. Il refuse la douceur anesthésiante. Il préfère l’invention rugueuse, la robustesse, et l’hypothèse qu’un imaginaire peut être une forme d’action.

Infos pratiques

  • Exposition : La Fabrique des Lieux (Béatrice et Arnaud Darmagnac), dans le cadre de Nouvelles saisons
  • Lieu : CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, 7 rue Ferrère, 33000 Bordeaux
  • Période annoncée : janvier à mars 2026 (certaines communications évoquent janvier-février 2026)
  • Horaires (CAPC) : du mardi au dimanche, 11h–18h
  • Tarifs (CAPC) : 8€ plein tarif, 4,50€ réduit, 2€ étudiants de moins de 26 ans. Gratuit le premier dimanche du mois (sauf juillet-août).
  • Site des Darmagnac, 17 chemin de rafin 32100 Condom +33 6 45 78 47 45 studiodf2022@gmail.com