C’est dans une parution originale, publiée aux éditions La Part commune, que nous retrouvons l’écrivain rennais Jean-Louis Coatrieux. Avec Chloé, Antón, Tess, Luis… et les autres, il invite ses lecteurs à jouer avec lui et à deviner qui se cachent derrière les personnages qui traversent les pages de son nouveau roman. À la clé ? jusqu’à 1000 euros.
Spécialiste de l’imagerie médicale, professeur émérite à l’Inserm, à l’université de Rennes,Jean-Louis Coatrieux, formé à ces jeux qui, jonglant sur les plus et les moins, et quelques cellules, donnent forme à la science, a toujours suivi, depuis les années 80 où il s’est risqué à la poésie, la voix royale de la littérature : romans, poèmes, essais, dialogues jalonnent sa longue vie de créateur. Il nous donne aujourd’hui un roman qui est aussi un jeu, proposé à ses lecteurs : que chacun devine qui sont les 17 personnages traversant son récit et il gagnera le gros lot : mille euros sont promis à qui aura trouvé qui se cache sous Alex, Tess, Alberto, Chloé, etc. Le romancier s’amuse, et nous avec lui, à dessiner des profils et camper des caractères : devinerez-vous qui est Nibor ? Un Breton bien de chez nous, allez, vous allez bien reconnaître son visage. Avec cet hameçon et en nous souhaitant bonne pêche, Coatrieux bâtit un roman attachant qui, autour de l’Archipel des mots, qui est le nom d’une librairie, dans une ville facilement repérable sur la carte, jouxtant la frontière avec l’Ours, nous fait entrer en résidence.

Nous avons au départ un écrivain français qui reçoit une bourse d’un pays d’Europe centrale pour y résider un an durant et faire une œuvre, en rapport avec la puissance invitante. Il s’y rend et se retrouve, tel un collégien dans un internat, dans une sorte d’abbaye de Thélème comme l’a imaginée Rabelais : un beau bâtiment, une chambre magnifiquement décorée, des rencontres excitantes d’artistes, écrivains ou peintres, venus de tous pays, en une coexistence fructueuse et heureuse. Oui, le bonheur est là. Sauf que, imprévue, incongrue, la guerre va faire irruption et détruire, tel un château de cartes, ce beau rêve de coexistence et de création. Armageddon l’emportera car ce monde, qui promettait tant, plonge dans le chaos. Qu’est-ce que la guerre ? Le pot de fer contre le pot de terre – fer contre chair, La Fontaine nous éclaire toujours.
Pour tout dire nous sommes à Kharkiv et l’heureux gagnant d’une bourse en résidence est cet écrivain qui répond au nom de Lukas Tirion. Mais n’est-ce pas plutôt son nom de plume ? Le voilà rendu dans ce pays, espérant se reposer et écrire au calme son roman, à l’écart de de son pays d’origine, « un pays au sang chaud toujours prêt à s’enflammer » où l’on voudra bien reconnaître la France. Qui est-il ? Avec toute l’astuce du romancier, il est décrit par la directrice de la résidence qui, tout naturellement, le présente aux autres boursiers, et donc au lecteur :
« Il scrute dans les romans les paysages, les rues, les visages. Les mots s’entrechoquent et finissent soit par lui jouer des tours de mémoire, soit par lui offrir la tentation de rêves habités par les génies. Je crois savoir qu’il est né dans un pavillon tout ce qu’il y a de banal, au centre d’un quartier de banlieue, ni pauvre, ni riche. Les livres le confrontaient à l’ailleurs et c’est par là qu’il s’échappait. Il lui fallait s’affubler d’autres identités, construire un pays où l’espoir existe pour de bon. »
C’est tout un autoportrait, où l’on reconnaîtra l’origine, le style et les aspirations littéraires de l’auteur. Cet ailleurs auquel il rêve, il nous le sert en donnant une suite à son roman Tu seras une femme, ma fille, qui retraçait la traque d’une jeune Juive viennoise nommée Erika fuyant la persécution nazie pour finir, avec l’homme de sa vie rencontré en Paris libéré, un « bel Italien aux yeux bleus » nommé Tironi (tiens, mais c’est Tirion à l’envers !), par trouver refuge au Venezuela (cf. la chronique : « Tu seras une femme, ma fille » de Jean Louis Coatrieux ou la guerre à hauteur d’enfant). Au cours de soirées littéraires, ce Tirion lira ou fera réciter par quelque autre de belle voix, les chapitres additionnels à ce livre marquant d’une pierre blanche l’itinéraire du romancier.
Mais qui sont les autres ? 17 occupent le haut de l’affiche, parmi bien d’autres. Le romancier nous les présentent successivement : ce sont des écrivains, des peintres, des artistes, tous solidaires et nourrissant le même idéal de fraternité, et d’amitié. Et par-dessus tout, de liberté, sachant bien, comme le souligne l’auteur, combien d’entre eux, au fil des conflits, finissent en prison ou à la morgue. L’auteur fait ici le pari du ludisme en proposant au lecteur de deviner qui est Alex, ce géant latino-américain, le fantasque polyglotte Nibor, le volubile Alberto, l’élégante Tess « visage rond et yeux noirs », et Chloé, et Sonia, etc.
Dans les paisibles lectures du « Mardi littéraire » où tous se retrouvent pour célébrer les Arts et les Lettres, retentit bientôt le grondement des premières vagues du Blitzkrieg (qui n’aura rien d’une guerre éclair mais tout d’un conflit aussi interminable que sanglant dont quatre ans après nous continuons à compter les morts). Celui qui, dans le groupe, a l’oreille de l’Histoire, ce Nibor qui est, ici, un personnage majeur du récit, affranchit ses camarades sur le danger tout proche :
« Ce que j’entends sur les radios de l’Ours me rappelle de trop mauvais souvenirs. Je crains que nous soyons aux prémices d’un bouleversement politique majeur sur le continent… Un pays totalitaire comme l’Ours ne peut pas ne pas se trahir un jour. »
Tout est dit et le bruit des missiles à la frontière précède de peu la destruction de Karkhiv et la ruine du beau rêve. Le romancier ne manque pas de rappeler, en bon historien, les prémices à cet assassinat de l’Ukraine, les 300 morts du 3 novembre 1937, des écrivains, des musiciens, des promoteurs de l’art, ce qu’on élimine toujours en premier de peur que le crime ne soit éclairé en plein jour. Et puis surtout cet holocauste qu’on a appelé l’Holodomor et ses millions de morts, exterminés par la faim, la plus grande famine de l’Histoire contemporaine, orchestrée par Staline. Coatrieux clame sa colère et son indignation avec une rare vigueur :
« Comment étouffer une culture, écraser un peuple, sinon en coupant des têtes, en enfouissant la mémoire ?… La terreur doit se répandre partout. Arrestations, exécutions, un, deux, trois cycles d’anéantissement…, détournement des racines dans des spectacles tiktok en vestes brodées et pantalons bouffants. »
On connaît la suite, elle surgit quotidiennement sur nos écrans et dans nos médias : pluies de missiles, drones, bombardements, chars, tranchées, fusillades, des centaines de milliers de morts qui ravivent la mémoire des deux guerres mondiales qui ont ravagé l’Europe au XXe siècle. « Une guerre entre Européens est une guerre civile », clamait Victor Hugo en sa lucidité de grand-prêtre. Et, bien entendu, l’heureuse résidence des artistes sera touchée, détruite, et les artistes devront partir, s’exiler, mais certes pas oublier ou effacer, puisqu’ils ont la parole, où qu’ils se trouvent. Et ce récit est l’une des nombreuses pierres apportées à l’édification de la Vérité. On songera (je songerai) certes à l’écrivain colombien Héctor Abad, miraculeusement rescapé du missile qui tua, devant lui, à Kramatorsk, l’écrivaine ukrainienne Victoria Amelina, et qui en tira un vibrant, émouvant, terrifiant récit-témoignage, Ahora y en la hora (Maintenant et à l’heure) qui attend toujours en France qu’un éditeur clairvoyant s’y attache.
De l’autre côté, puisque le récit sur le Venezuela court parallèlement à l’histoire ukrainienne, cela ne va pas mieux. Dans ce pays ruiné par Chávez et Maduro, nul n’a fait cas de l’avertissement lumineux de Simon Bolivar :
« Fuyez un pays où tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains d’un seul homme parce que ce pays est un pays d’esclaves.»
Mais quand même il y a quelque 7 à 8 millions de Vénézuéliens qui l’ont entendu et se sont exilés. Et s’il est vrai, comme l’écrit Coatrieux, que « la littérature est impuissante face à la guerre et à la bêtise des hommes », il appartiendra à l’écrivain de nous sensibiliser, de mettre entre nos mains toutes les cartes, de donner une chance à l’action ou à la prise de conscience, et cela à travers des témoignages qui, pour être individuels et partiels, n’en sont pas moins comptables de l’ensemble et de l’Histoire, comme celui-ci où il nous présente, archétypique, une sinistrée de Kharkiv :
« Dalia…, quand elle s’est décidée à parler, elle a ajouté qu’elle ne possédait plus que son corps. Son corps était sa seule maison et certains jours, blottie contre un mur, jambes et bras repliés, elle le sentait brûler comme sa maison avait brûlé. Elle se refusait à ouvrir les yeux pour ne regarder que sous ses paupières. Son village avait peut-être l’odeur et le goût du charbon mais, enfant, elle ne pensait alors qu’à sa balançoire et à son tricycle. Aujourd’hui, pardonnez-moi, nous a-t-elle dit, j’ai la haine de l’envahisseur, qu’il brûle lui aussi et tous les siens. »
Ce sont de telles pages qui font l’écrivain, qui font la mémoire, et ce livre, à double face – Ukraine et Venezuela – et à vecteur unique, est un magnifique plaidoyer sur le prix de la liberté et l’ignominie de la guerre. Vraiment, pourquoi faut-il qu’un maximum de fer entre dans un maximum de chair, comme dénonce quelque part André Malraux ? L’artiste est là – que ce soit Picasso à Guernica ou Vassili Grossman dans Vie et destin – pour demeurer, sur les décombres et les cendres, ce veilleur dans la nuit, cet éclaireur malgré les ténèbres où plonge l’humanité quand plus rien ne contrarie les pulsions de mort. Coatrieux, d’ailleurs, en revient à cette parole de sagesse de Malraux : « Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ».
Et maintenant, en contrôlant ton émotion, lecteur, essaie de te distraire et de jouer en tâchant d’identifier, au labyrinthe romanesque, tant de visages glorieux qui ont éclairé les arts et les lettres.
Chloé, Antón, Tess, Luis… et les autres de Jean-Louis Coatrieux, éditions La Part Commune, 2026, 254p., 28€. Parution : 22 janvier 2026
Gagnez la somme de 400€, 200€, 100€ puis pour les suivants 50€ (6 gagnants). Pour cela, découvrez les noms des 17 artistes qui se cachent dans ce livre. Voir le règlement du concours à l’intérieur de l’ouvrage.
Disponible dans toutes les librairies et à la Part Commune (https://www.lapartcommune.fr/)
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