Il y a 111 ans, le 2 mai 1915, Clara Immerwahr mourait à Berlin-Dahlem, à quarante-quatre ans.
Première femme à obtenir un doctorat de chimie à l’université de Breslau, épouse du futur prix Nobel Fritz Haber, elle demeure l’une des figures les plus tragiques de l’histoire des sciences modernes. Son destin concentre une contradiction vertigineuse. Au moment même où la chimie promettait de nourrir l’humanité, elle apprenait aussi à l’asphyxier.
Clara Immerwahr n’est pas seulement « la femme de Fritz Haber ». C’est même l’une des injustices les plus tenaces de sa mémoire que d’avoir été longtemps maintenue dans cette dépendance posthume, comme elle le fut déjà, de son vivant, dans l’ombre conjugale d’un homme qui occupa toute la lumière scientifique. Elle fut chimiste, docteure, pédagogue, femme d’intelligence et de rigueur. Elle fut aussi, selon une tradition biographique désormais solidement installée mais que les historiens invitent à manier avec prudence, une conscience morale jetée contre la militarisation de la science.
Elle naît en juin 1870 en Silésie prussienne, dans un monde où l’accès des femmes au savoir supérieur demeure une exception arrachée plutôt qu’un droit reconnu. Son père, Philipp Immerwahr, appartient à ce milieu où la chimie n’est pas une abstraction de laboratoire mais une culture familiale, une manière d’interroger la matière, les transformations, les équilibres invisibles. Clara grandit donc au voisinage de cette discipline qui, à la fin du XIXe siècle, devient l’un des grands langages de la modernité. La chimie promet alors des colorants, des médicaments, des engrais, des procédés industriels, une puissance nouvelle sur la nature.
Mais pour une femme, entrer dans ce monde ne va pas de soi. Clara Immerwahr doit franchir les portes une à une. Elle étudie à Breslau, dans une institution qui ne s’ouvre aux femmes qu’avec lenteur. En 1900, elle soutient une thèse de chimie physique consacrée à la solubilité de sels peu solubles de mercure, de cuivre, de plomb, de cadmium et de zinc. Le sujet peut sembler austère. Il dit pourtant beaucoup d’elle. Clara n’entre pas dans la science par le spectaculaire, mais par la précision, la mesure, la patience expérimentale. Elle devient la première femme docteure en chimie de l’université de Breslau, reçue avec la mention magna cum laude. Ce n’est pas une anecdote. C’est une conquête.
Dans l’Allemagne wilhelmienne, cette réussite a valeur de brèche. Clara Immerwahr démontre qu’une femme peut non seulement apprendre la chimie, mais en produire. Elle prend place dans un domaine où l’autorité intellectuelle est presque entièrement masculine. Elle donne aussi des conférences de vulgarisation, notamment sur la chimie et la physique dans la vie domestique. On pourrait lire cela, trop vite, comme une assignation à l’espace ménager. Ce serait oublier qu’il s’agit aussi d’une stratégie d’accès au public. Clara cherche à transmettre. Elle sait que la science n’est pas seulement une affaire de laboratoire, mais une manière d’éclairer la vie ordinaire.
Puis vient Fritz Haber. Ils se connaissent depuis leur jeunesse. Lui aussi est chimiste, ambitieux, brillant, porté par une volonté presque féroce de réussite. Ils se marient en 1901. Un an plus tard naît leur fils Hermann. La vie conjugale, pour Clara, ne sera pas l’espace d’une alliance intellectuelle durable, mais celui d’un rétrécissement. Les structures sociales de son temps referment sur elle ce qu’elle avait réussi à ouvrir. L’épouse, la mère, l’hôtesse savante d’un grand homme prennent progressivement la place de la chercheuse. Elle traduit, assiste, accompagne, mais son propre nom s’efface.
La tragédie de Clara Immerwahr commence peut-être là, avant même la guerre, dans cette dépossession lente. Elle avait franchi les portes de l’université. Le mariage les referme autrement. Non par interdiction brutale, mais par absorption. Dans le couple Haber, la science continue, mais elle change de centre. Elle devient la carrière de Fritz, le laboratoire de Fritz, l’autorité de Fritz. Clara connaît la discipline de l’intérieur, mais elle n’y dispose plus d’un lieu propre. Cette violence-là est plus silencieuse que celle des champs de bataille, mais elle prépare la suite.
Fritz Haber incarne l’une des plus grandes ambiguïtés du XXe siècle scientifique. Ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac, développés avec Carl Bosch au plan industriel, permettront la production massive d’engrais azotés. Ils contribueront à nourrir des populations immenses. Pour cela, Haber recevra le prix Nobel de chimie 1918. Mais la même intelligence, la même organisation de la recherche, la même foi dans la puissance transformatrice de la chimie seront mises au service de la guerre.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Haber se met au service de l’effort militaire allemand. Il participe de manière décisive au développement des gaz toxiques. Le 22 avril 1915, près d’Ypres, en Flandre, l’armée allemande libère un nuage de chlore contre les lignes ennemies. Cette attaque n’est pas la première utilisation de substances chimiques dans l’histoire de la guerre, mais elle marque un seuil. Par son ampleur, son efficacité militaire et son caractère organisé, elle ouvre l’âge moderne de la guerre chimique. La science ne se contente plus de fabriquer des armes. Elle devient doctrine d’asphyxie.
Clara Immerwahr se trouve alors devant une contradiction que peu d’êtres humains auront portée avec autant d’intensité intime. La chimie qu’elle avait aimée, étudiée, servie comme langage d’intelligibilité du monde, devient une technique de mort invisible. Le laboratoire rejoint la tranchée. La formule rejoint le poumon. Le savoir, qui devait augmenter la vie, apprend à la retirer par nappes, par vents, par concentration atmosphérique.
On a souvent écrit que Clara avait dénoncé les travaux de son mari comme une « perversion des idéaux de la science ». La formule est célèbre. Elle résume puissamment ce que sa figure représente aujourd’hui. Les historiens, toutefois, rappellent que les sources directes sont rares et que les motifs exacts de son suicide demeurent partiellement obscurs. Il faut donc éviter de transformer Clara Immerwahr en statue trop simple, en sainte pacifiste parfaitement documentée, en héroïne dont chaque geste serait lisible sans reste. La vérité est plus fragile, plus humaine, plus douloureuse. Son désespoir fut sans doute fait de plusieurs strates. L’étouffement d’une vocation scientifique, la solitude conjugale, l’écrasement par un mari tout entier livré à l’État et à sa carrière, l’horreur de la guerre chimique, l’impossibilité de séparer la maison du front.
Cette prudence ne diminue pas Clara. Elle la rend plus proche. Car les êtres humains ne meurent presque jamais d’une seule idée. Ils meurent d’un nœud. Chez elle, ce nœud semble avoir lié l’histoire d’une femme empêchée, l’histoire d’une savante dépossédée, l’histoire d’une épouse niée et l’histoire d’une conscience affrontée à l’usage meurtrier de son propre domaine.
Dans la nuit du 1er au 2 mai 1915, peu après le retour de Fritz Haber de Belgique, Clara Immerwahr se saisit du pistolet militaire de son mari et se tire une balle dans la poitrine. Elle ne meurt pas immédiatement. Leur fils Hermann, âgé de douze ans, la trouve. Elle expire dans ses bras. Le lendemain, Fritz Haber repart vers le front de l’Est, où l’Allemagne poursuit ses opérations chimiques.
Cette scène est presque insoutenable. Non parce qu’elle autoriserait une lecture mélodramatique, mais parce qu’elle condense tout. Le pistolet du mari. La poitrine de la femme. L’enfant témoin. Le savant qui repart. La maison traversée par la guerre. Le suicide de Clara n’est pas un épisode marginal de la biographie de Haber. Il est l’envers domestique de la gloire scientifique. Il dit ce que les cérémonies, les académies et les prix ne savent pas toujours regarder. Il y a des découvertes qui sauvent et des découvertes qui tuent. Il y a des hommes capables des deux. Il y a des femmes qui voient le gouffre avant les autres.
Fritz Haber restera, pour l’histoire, l’homme de l’ammoniac et du chlore. Celui qui contribua à nourrir le monde et à gazer les soldats. Celui dont le nom est attaché à l’une des plus grandes réussites de la chimie industrielle et à l’une des plus grandes faillites morales de la science militarisée. Clara Immerwahr, elle, est longtemps restée une silhouette au bord de cette fresque. Pourtant, son nom revient désormais parce qu’il pose une question que notre siècle ne peut plus éviter. Que vaut une science qui ne s’interroge pas sur ses usages ? Que vaut une intelligence qui se dispense de conscience ? Que devient un savoir lorsque l’État, l’industrie ou la guerre lui demandent seulement d’être efficace ?
Il serait trop commode de faire de Clara Immerwahr une simple victime. Elle le fut, certainement, de son temps, de son mariage, de l’ordre académique masculin, d’une guerre qui entra jusque dans son foyer. Mais elle fut davantage qu’une victime. Elle fut un signe. Une alarme. Une figure de seuil. Elle se tient à l’endroit exact où la modernité scientifique cesse d’être innocente. Elle ne condamne pas la science. Elle rappelle au contraire qu’une science digne de ce nom ne peut se séparer de la responsabilité humaine.
Son prénom, Clara, signifie la clarté. Son nom, Immerwahr, peut s’entendre en allemand comme une promesse presque cruelle, « toujours vrai ». Il ne faut pas abuser des coïncidences nominales, mais celle-ci semble écrite pour elle. Clara Immerwahr fut une clarté empêchée, une vérité étouffée, une savante dont l’époque ne sut pas faire place à la pleine mesure. Sa mort ne doit pas être réduite à un symbole commode contre Fritz Haber. Elle oblige à regarder plus loin, vers l’organisation même du savoir, vers la manière dont les institutions choisissent leurs héros, vers les silences qui entourent les femmes savantes, vers le prix moral du progrès lorsqu’il se laisse enrôler sans résistance.
Cent onze ans après sa mort, Clara Immerwahr nous parle encore. Non comme une icône figée, mais comme une présence inquiète. Elle demande ce que nous faisons de nos découvertes. Elle demande qui disparaît derrière les grands noms. Elle demande si la science peut prétendre servir l’humanité lorsqu’elle accepte de devenir une technique d’anéantissement. Elle demande enfin que l’on entende, dans l’histoire des laboratoires, autre chose que le bruit des succès. Il y a aussi des vies interrompues, des vocations confisquées, des consciences brisées. Et parfois, dans le silence d’un jardin de Berlin-Dahlem, une femme seule porte plus lucidement que tout un empire la honte d’un siècle qui commence.
Repères biographiques
- 1870 : naissance de Clara Helene Immerwahr en Silésie prussienne, près de Breslau, aujourd’hui Wrocław en Pologne.
- 1900 : doctorat de chimie à l’université de Breslau, avec une thèse de chimie physique sur la solubilité de sels métalliques peu solubles.
- 1901 : mariage avec Fritz Haber.
- 1902 : naissance de leur fils Hermann Haber.
- 22 avril 1915 : attaque allemande au chlore près d’Ypres, supervisée par Fritz Haber.
- 2 mai 1915 : mort de Clara Immerwahr à Berlin-Dahlem, après s’être tiré une balle dans la poitrine avec le pistolet militaire de son mari.
- 1918 : prix Nobel de chimie attribué à Fritz Haber pour la synthèse de l’ammoniac à partir de ses éléments.
