Les grandes brasseries du boulevard du Montparnasse, à Paris, appartiennent à cette géographie presque mythologique où la capitale se souvient encore de ses nuits d’artistes, de ses cafés littéraires et de ses conversations interminables. En salle ou en terrasse, autour d’un café, d’un plateau de fruits de mer ou d’un repas de brasserie, La Coupole, La Rotonde et Le Dôme perpétuent l’esprit du Montparnasse des Années folles. Décors Art déco, banquettes profondes, miroirs, mosaïques, piliers peints, lumières dorées : ces adresses ne sont pas seulement des restaurants, mais des fragments vivants de l’histoire parisienne.

La Coupole, le paquebot Art déco de Montparnasse
La Coupole ouvre ses portes le 20 décembre 1927. Son inauguration, restée légendaire, attire une foule considérable d’artistes, d’écrivains, de journalistes et de noctambules. Dès l’origine, la brasserie veut rivaliser avec les grandes adresses voisines du boulevard du Montparnasse. Elle y parvient en imposant un décor spectaculaire, ample, lumineux, presque théâtral.
L’Art déco y règne dans les volumes, les mosaïques, les luminaires et les lignes géométriques du lieu. La Coupole doit aussi sa célébrité à ses piliers peints, réalisés en 1927 par plusieurs artistes liés à la bohème montparnassienne, parmi lesquels Louis Latapie, Marie Vassilieff, Jeanne Rij-Rousseau, Alexandre Auffray ou encore Othon Friesz. Les mosaïques d’inspiration cubiste de l’établissement sont protégées au titre des monuments historiques. Plus récente, l’œuvre en bronze La Terre, du sculpteur Louis Derbré (1925-2011), occupe le centre du restaurant et prolonge cette vocation artistique.




La Coupole devient vite l’un des lieux de rendez-vous du Tout-Montparnasse. On y croise des peintres, des écrivains, des photographes, des danseuses, des éditeurs, des comédiens, des figures de la politique et du spectacle. Pablo Picasso, Salvador Dalí, Tsuguharu Foujita, Jean Cocteau, Man Ray ou encore Blaise Cendrars appartiennent à cette constellation d’habitués, de visiteurs ou de figures associées à la légende du lieu.
Le dancing de La Coupole ouvre au sous-sol à la fin de l’année 1928. On y danse, on y écoute des orchestres, on y prolonge la nuit au rythme des rumbas, des sambas et des boléros. Joséphine Baker et Édith Piaf comptent parmi les grandes présences qui ont nourri l’imaginaire du lieu. La Coupole devient ainsi plus qu’une brasserie : une scène, un salon, une piste de danse, un décor de roman.
Aujourd’hui encore, La Coupole cultive cette double identité. Elle reste un monument du Paris Art déco et une grande brasserie populaire au sens noble du terme, avec ses classiques, ses plats de tradition, son service en salle et cette atmosphère de paquebot urbain où l’on vient autant pour manger que pour habiter un morceau d’histoire.
La Coupole — 102 boulevard du Montparnasse, 75014 Paris

La Rotonde, le café des artistes et des légendes
La Rotonde ouvre en 1903. À ses débuts, ce n’est encore qu’un bistrot populaire, fréquenté par une clientèle modeste. Le destin du lieu bascule en 1911, lorsque Victor Libion reprend l’établissement, l’agrandit et lui donne l’allure d’une véritable brasserie. Banquettes rouges, boiseries, miroirs, salons plus vastes : La Rotonde devient peu à peu l’un des carrefours majeurs du Montparnasse artistique.

Dans les années 1910 puis durant les Années folles, La Rotonde attire peintres, sculpteurs, écrivains, poètes, modèles et voyageurs. Amedeo Modigliani, Pablo Picasso, Jean Cocteau, Ernest Hemingway ou F. Scott Fitzgerald figurent parmi les noms associés à sa mémoire. On y parle peinture et littérature, on y dessine sur les tables, on y débat, on y refait le monde, parfois jusqu’à la dispute. L’établissement devient un café littéraire et artistique au sens plein, un lieu où la sociabilité compte autant que les œuvres.
La Rotonde est aussi un théâtre de célébrités. Le passage de Charlie Chaplin, en septembre 1921, provoque un emballement du public. Les murs, les escaliers et les étages accueillent alors des tableaux, comme si la brasserie devenait elle-même une galerie improvisée. C’est tout l’esprit de Montparnasse qui s’y condense : une circulation permanente entre l’art, la conversation, la bohème et le spectacle de la ville.
Aujourd’hui, La Rotonde demeure une adresse parisienne très fréquentée, connue pour sa cuisine traditionnelle française et son décor chaleureux. Elle a conservé cette aura particulière des lieux qui ont beaucoup vu, beaucoup entendu, et qui continuent d’offrir au visiteur l’impression d’entrer dans une mémoire encore active.
La Rotonde — 105 boulevard du Montparnasse, 75014 Paris



Le Dôme, l’aîné cosmopolite du boulevard
Le Dôme est l’une des plus anciennes institutions du boulevard du Montparnasse. Ouvert à la fin du XIXe siècle, généralement daté de 1897 ou 1898 selon les sources, il précède La Rotonde et La Coupole dans la légende du quartier. À l’origine simple bistrot, il devient rapidement un lieu de rendez-vous pour les artistes étrangers installés à Paris, notamment les Scandinaves, les Allemands, les Américains et les Européens de passage.

Le Dôme devient le repaire des « Dômiers », cette communauté mouvante d’artistes, d’intellectuels et d’exilés qui ont fait de Montparnasse un laboratoire culturel. On y discute peinture, littérature, politique, voyages, argent, reconnaissance et survie. Car le Montparnasse des années 1900-1930 n’est pas seulement une carte postale glamour : c’est aussi un quartier de travail, de solitude, d’amitiés intenses, d’ateliers pauvres et de rêves immenses.

Parmi les figures associées au Dôme figurent Tsuguharu Foujita, Chaïm Soutine, Max Ernst, Jules Pascin (1885-1930), Man Ray, Henri Cartier-Bresson, mais aussi plusieurs écrivains et personnalités politiques. La mémoire du lieu conserve également le souvenir de Vladimir Lénine et de Léon Trotski, tous deux présents dans le Paris d’avant 1914. Au Dôme, plus encore qu’ailleurs, Montparnasse apparaît comme une scène internationale, où se croisent artistes, exilés, révolutionnaires, collectionneurs, journalistes et aventuriers de l’esprit.
Aujourd’hui, Le Dôme a changé de rythme sans renier son héritage. L’établissement s’est affirmé comme une table élégante, particulièrement réputée pour les poissons et les fruits de mer. Sa carte évolue au gré des arrivages, dans un esprit de brasserie chic où l’histoire du lieu dialogue avec une cuisine plus contemporaine.
Le Dôme — 108 boulevard du Montparnasse, 75014 Paris


Montparnasse, capitale d’un Paris libre
Dans les années 1920 et 1930, Montparnasse devient l’un des centres du renouveau artistique européen. Après Montmartre, le quartier attire peintres, sculpteurs, écrivains, photographes, musiciens, danseuses, éditeurs et mécènes. On y vient de Russie, d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne, du Japon, des États-Unis ou d’Europe centrale. Paris est alors moins une capitale figée qu’un immense atelier ouvert, traversé par les langues, les styles et les audaces.
Les brasseries du boulevard du Montparnasse ne sont donc pas de simples décors patrimoniaux. Elles furent des lieux de friction et de fécondation. On y mangeait, on y buvait, on y attendait un marchand, on y cherchait un modèle, on y vendait un dessin, on y croisait un poète, on y lançait une revue ou une légende. À quelques pas, les immeubles des années 1920-1930, les ateliers d’artistes, les façades ornées et les mosaïques du quartier prolongent encore cette mémoire. Le numéro 120 bis boulevard du Montparnasse ou l’immeuble du 31 rue Campagne-Première, célèbre pour sa façade de céramique, rappellent que l’esprit Art déco ne se limite pas aux salles des brasseries : il appartient aussi à la peau même du quartier.
Entrer aujourd’hui à La Coupole, à La Rotonde ou au Dôme, c’est donc faire davantage qu’une pause gourmande. C’est retrouver une certaine idée de Paris, celle d’une ville où l’art descendait à table, où la conversation faisait partie du décor, où la modernité s’inventait parfois entre deux verres, un carnet ouvert et une lumière de terrasse.
