Cabbar Yürekli, chef cuisinier d’origine kurde employé au restaurant Pointgrill de Guichen, en Ille-et-Vilaine, fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français.
Arrivé en France en 2021, salarié en CDI depuis l’ouverture de l’établissement en mai 2024, il est devenu une figure centrale du restaurant. Ses employeurs, des clients, des habitants, des élus et plusieurs associations demandent à la préfecture de réexaminer sa situation. L’affaire, sensible, met en tension deux réalités : l’application du droit au séjour et l’intégration professionnelle d’un homme dont le travail semble aujourd’hui indispensable à son entreprise.
À Guichen, commune d’Ille-et-Vilaine située au sud de Rennes, l’affaire Cabbar Yürekli dépasse désormais le cadre d’un simple dossier administratif. Depuis plusieurs semaines, le nom de ce chef cuisinier circule dans les conversations locales, sur les réseaux sociaux, dans la presse régionale et parmi les soutiens associatifs. Au centre du dossier, une obligation de quitter le territoire français, communément appelée OQTF, prononcée à l’encontre de cet homme d’origine kurde, arrivé en France en 2021.
Cabbar Yürekli travaille au restaurant Pointgrill, à Guichen, depuis l’ouverture de l’établissement, le 3 mai 2024. Employé en CDI à temps plein, il y exerce une fonction de chef cuisinier et de boucher, avec une spécialisation dans les grillades méditerranéennes et la cuisson au feu de bois. Sur le site du restaurant, il est présenté comme l’un des visages du lieu, celui qui incarne une part essentielle de son savoir-faire culinaire.
Un salarié devenu central dans l’équilibre du restaurant
Pour ses employeurs, Sibel et Benoît Sulak, la menace d’expulsion ne concerne pas seulement la situation personnelle d’un salarié. Elle fragilise directement l’activité du restaurant. Dans un reportage diffusé par TVR le 29 avril 2026, ils expliquent que la quasi-totalité de la carte repose sur les compétences de Cabbar Yürekli. Selon eux, son départ contraindrait l’établissement à réduire drastiquement son offre, voire à fermer.
Cette affirmation peut sembler forte. Elle traduit néanmoins une réalité fréquente dans les petites structures de restauration, où le fonctionnement quotidien dépend parfois d’un nombre très restreint de personnes qualifiées. Dans le cas du Pointgrill, la cuisine repose sur des techniques spécifiques, liées à la découpe, à la grillade, au feu de bois, à la régularité des cuissons et à l’identité méditerranéenne de la carte. Le restaurant fait valoir que Cabbar Yürekli n’est pas seulement un exécutant, mais l’un des piliers techniques de la maison.
Les soutiens du chef soulignent également la stabilité de son parcours professionnel. Il disposerait, selon les éléments communiqués par ses employeurs et relayés par plusieurs médias locaux, de fiches de paie régulières, d’un logement stable, d’une implication durable dans l’établissement et d’une autorisation de travail favorable. Il suivrait également des cours de français. Ces éléments sont mis en avant pour défendre l’idée d’une intégration par le travail, par la vie locale et par la reconnaissance professionnelle.
Une OQTF depuis début avril 2026
Selon Ouest-France, Cabbar Yürekli serait sous le coup d’une OQTF depuis le 4 avril 2026. La pétition de soutien lancée autour de son cas date également de cette période. Plusieurs sources locales indiquent qu’une échéance administrative était fixée au 3 mai 2026, tandis que son dossier serait en cours de réexamen auprès de la préfecture.
À ce stade, il convient toutefois de rester prudent. Les informations disponibles publiquement proviennent principalement des employeurs, des soutiens, des médias locaux et des associations mobilisées. Aucune communication détaillée de la préfecture d’Ille-et-Vilaine ne semble, à ce jour, exposer publiquement les motifs précis de la décision ou l’état exact de la procédure. Le dossier relève donc encore d’une instruction administrative dont tous les éléments ne sont pas connus.
Les employeurs eux-mêmes reconnaissent que la situation personnelle de Cabbar Yürekli peut fragiliser sa demande de régularisation. Il ne serait ni marié, ni père d’enfant en France, et son ancienneté sur le territoire pourrait être jugée insuffisante au regard de certains critères habituellement pris en compte. Cette dimension explique en partie la difficulté du dossier. Elle ne suffit pas, aux yeux de ses soutiens, à justifier une expulsion alors que l’intéressé travaille, paie ses cotisations, occupe un emploi stable et semble inséré dans son environnement local.
Le paradoxe d’un métier en tension
L’affaire prend une résonance particulière parce qu’elle concerne la restauration, secteur régulièrement confronté à des difficultés de recrutement. Les métiers de cuisinier figurent dans la liste des métiers en tension établie par l’État, notamment en Bretagne, selon l’arrêté du 21 mai 2025. Cet élément ne vaut pas régularisation automatique. Il peut toutefois être pris en compte dans l’examen d’un dossier lorsque l’emploi est réel, durable et difficile à pourvoir.
C’est précisément l’un des arguments des soutiens de Cabbar Yürekli. Ils ne demandent pas, disent-ils, un traitement de faveur, mais une appréciation concrète de la situation. Leur raisonnement tient en quelques points : un salarié qualifié, employé en CDI, reconnu par son entreprise, apprécié de la clientèle, exerçant dans un secteur en tension, ne devrait pas être éloigné sans examen attentif de l’utilité sociale et économique de sa présence.
La préfecture, de son côté, doit appliquer le droit au séjour dans un cadre national. Elle apprécie les situations au cas par cas, en fonction de critères multiples : entrée et durée de présence sur le territoire, situation familiale, insertion professionnelle, respect des obligations administratives, éventuels recours, éléments personnels, ordre public et cohérence des justificatifs fournis. C’est cette tension entre la règle générale et l’histoire singulière qui rend le dossier si sensible.
Une mobilisation locale rapide
La mobilisation s’est organisée rapidement autour du restaurant. Une pétition en ligne intitulée « Cabbar mérite sa place ici – POINTGRILL Guichen » a été lancée début avril. Elle avait déjà recueilli plusieurs milliers de signatures à la fin du mois. Les soutiens se sont également exprimés devant l’établissement, dans la presse locale et sur les réseaux sociaux.
La maire de Guichen, Michèle Motel, et la députée Mathilde Hignet ont été citées parmi les personnalités ayant interpellé la préfecture. Des commerçants, des habitants et des clients réguliers du restaurant se sont également associés à l’appel. Plusieurs relais militants kurdes, dont Amitiés kurdes de Bretagne et Kurdistan au féminin, ont donné une visibilité plus large à l’affaire, en rappelant l’origine kurde de Cabbar Yürekli, présenté notamment comme originaire de Suruç, en Turquie.
Cette dimension kurde ne doit pas être traitée à la légère. Elle peut éclairer une trajectoire d’exil, un rapport au pays d’origine et une sensibilité politique particulière. Mais elle ne doit pas non plus conduire à affirmer des éléments qui ne seraient pas établis dans le dossier administratif. Sauf confirmation précise, il convient donc d’écrire que Cabbar Yürekli est présenté par ses soutiens comme un homme d’origine kurde, originaire de Suruç, sans présumer publiquement des fondements juridiques exacts de sa demande de séjour.
Un visage, un métier, une question politique
Dans le reportage de TVR, Cabbar Yürekli formule son souhait avec simplicité. Il dit aimer la France, aimer son travail et vouloir construire sa vie ici. Cette parole personnelle explique sans doute une partie de l’émotion suscitée par son cas. L’affaire donne un visage à un débat souvent abstrait, celui des régularisations par le travail, de l’immigration professionnelle, des métiers en tension et de la capacité des administrations à reconnaître des parcours d’insertion effective.
Elle rappelle aussi la fragilité de certaines entreprises locales. Un restaurant n’est pas seulement une enseigne, une carte et une salle. Il repose sur des gestes, des savoir-faire, des équilibres humains. Lorsqu’un chef devient indispensable à la production culinaire, son absence peut avoir des conséquences très concrètes sur l’emploi, l’activité et la vie d’un commerce de proximité.
Mais la mobilisation ne doit pas faire oublier la complexité du droit. Une OQTF ne se conteste pas seulement par l’émotion, même lorsque celle-ci est légitime. Elle se conteste par des pièces, des arguments, des délais, des recours et une appréciation administrative ou juridictionnelle. C’est pourquoi la suite du dossier dépendra de la solidité des éléments transmis, de la marge d’appréciation de la préfecture et, le cas échéant, des voies de recours engagées.
Une décision attendue avec inquiétude
À Guichen, l’attente demeure. Pour le Pointgrill, la présence de Cabbar Yürekli est présentée comme une condition majeure de continuité. Pour ses soutiens, son parcours illustre une intégration réelle, patiente, laborieuse, visible. Pour l’administration, il s’agit d’un dossier de séjour à examiner dans le cadre du droit applicable.
Cette affaire n’est donc ni un simple fait divers administratif, ni seulement une histoire de restaurant. Elle interroge la manière dont une société évalue l’intégration. Par la famille ? Par l’ancienneté ? Par le travail ? Par la langue ? Par l’utilité économique ? Par la reconnaissance locale ? Cabbar Yürekli se trouve aujourd’hui au croisement de toutes ces questions.
La décision finale appartient désormais aux autorités compétentes. Dans l’attente, ses employeurs, ses clients et une partie de la commune continuent de plaider pour son maintien en France. Leur demande tient en une formule simple : que son dossier soit regardé non comme une abstraction administrative, mais comme le parcours concret d’un homme qui travaille, s’est fait une place et souhaite poursuivre sa vie à Guichen.
Repères
- Nom : Cabbar Yürekli.
- Origine : homme d’origine kurde, présenté par ses soutiens comme originaire de Suruç, en Turquie.
- Arrivée en France : 2021, selon les informations relayées par TVR et les soutiens.
- Emploi : chef cuisinier et boucher au restaurant Pointgrill de Guichen.
- Contrat : CDI à temps plein, selon ses employeurs.
- Restaurant : Pointgrill, 28 rue du Général-Leclerc, 35580 Guichen.
- Ouverture de l’établissement : 3 mai 2024.
- Décision contestée : obligation de quitter le territoire français, signalée publiquement depuis début avril 2026.
- Mobilisation : pétition en ligne, soutiens de clients, habitants, commerçants, élus locaux et associations.
