Quand une œuvre devient universelle, elle risque de devenir invisible. Trop regardée, trop reproduite, trop “évidente”. En 2026, le musée d’Orsay propose une double mise en valeur de Pierre-Auguste Renoir qui répond précisément à ce défi : retrouver, derrière les icônes, la fraîcheur d’un regard et la puissance d’une méthode. D’un geste, le musée rouvre les yeux du public ; de l’autre, il rouvre l’atelier.
D’un côté, “Renoir et l’amour” relit la peinture renoirienne comme une modernité sociale et relationnelle (1865–1885), où l’amour n’est pas un thème sucré mais une force qui régit les relations humaines et guide le regard de l’artiste sur ses modèles, le monde, et la peinture elle-même. De l’autre, “Renoir dessinateur” plonge dans l’atelier intérieur : hésitations, essais, reprises, et ce va-et-vient du papier à la toile, avec un accent fort sur les années 1880 et la sanguine.
Deux expositions, deux façons de “désencombrer” Renoir
Renoir a longtemps porté — parfois malgré lui — l’étiquette de “peintre du bonheur”. Ses guinguettes, ses bals publics, ses couleurs franches et son iconographie de la convivialité l’ont rendu immensément populaire, au point que cette joie a pu servir de motif de mise à distance : comme si la modernité ne devait être que mélancolique, ironique, désabusée ou désenchantée. Or, l’exposition rappelle une évidence trop peu dite : la joie peut être de la très grande peinture. Renoir le formulait lui-même : « Je sais bien qu’il est difficile de faire admettre qu’une peinture puisse être de la très grande peinture en restant joyeuse. »
Cette double proposition a donc quelque chose de rare : elle ne cherche pas à ajouter une couche de commentaire, mais à rendre à Renoir sa part d’étrangeté et sa netteté d’invention. Orsay ne dit pas seulement “venez revoir des chefs-d’œuvre” : il invite à reconsidérer ce que l’on croyait connaître. Au plan de la sensation, c’est un retour de lumière ; au plan intellectuel, une remise en perspective : la peinture comme relation, et le dessin comme laboratoire.
1) “Renoir et l’amour” : la modernité sociale (1865–1885) vue par le lien
Dates : du 17 mars au 19 juillet 2026.
Le point de départ est aussi simple que décisif : si l’on n’arrive plus à voir Renoir, c’est parce qu’on le croit déjà vu. L’exposition profite d’un jalon symbolique — les 150 ans du Bal du moulin de la Galette (1876), chef-d’œuvre des collections impressionnistes d’Orsay — pour réunir, pour la première fois, un corpus majeur des “scènes de la vie moderne”. Entendez : des tableaux à plusieurs figures représentant des sujets contemporains, distincts des portraits et des paysages, peints au cours des vingt premières années de carrière (1865–1885). C’est l’époque où Renoir participe à l’invention collective d’une “Nouvelle peinture” aux côtés de Manet, Monet, Morisot, Degas ou Caillebotte — tout en se distinguant par un sens singulier de l’empathie et une capacité d’émerveillement qui le portent vers des sujets heureux, toujours attentifs à la dignité de ses modèles.
L’amour, ici, n’est pas un motif décoratif. C’est une force d’organisation : elle rapproche les silhouettes, fait circuler les regards, installe la conversation, invente des rythmes de danse, rend les repas plus qu’un repas. Elle se lit dans les thèmes (la camaraderie, la convivialité, le couple, la fête) mais aussi dans la manière : gestes des personnages qui se répondent, lumière enveloppante, équilibre des couleurs, touches fluides et esquissées qui fondent les objets les uns dans les autres comme si le monde, au lieu de se fragmenter, cherchait l’unité.
La prédilection de Renoir pour le jeune couple est au cœur du parcours, mais l’exposition entend aussi déconstruire une idée reçue : la peinture renoirienne ne serait pas “sentimentale”. Au contraire, elle évite l’expression trop directe des émotions, la narration romanesque, tout autant que les mises en scène érotiques. Admirateur des peintres français du XVIIIe siècle (Watteau, Boucher, Fragonard), Renoir fait renaître une atmosphère de “fêtes galantes” et promeut une forme de liberté de mœurs et d’égalité entre les sexes dans le Paris de la fin du Second Empire et des débuts de la IIIe République — un choix à comprendre à la lumière de sa “vie de bohême”, faite de relations alors jugées “illégitimes”, et d’un XIXe siècle marqué par le mariage et les normes bourgeoises, la morale religieuse, la place importante de la prostitution et de très fortes inégalités entre les hommes et les femmes.
Dans ce cadre, les grands formats consacrés au couple heureux, à la “camaraderie” (selon le mot de son ami Rivière) et à la convivialité peuvent se lire comme des manifestes : contre la violence des rapports entre les sexes, contre les antagonismes de classe, contre la solitude croissante de la vie urbaine. En somme : une modernité non pas dépolitisée, mais reformulée par le lien.
Ce qu’il faut retenir : cette exposition promet un regard renouvelé sur des tableaux si célèbres qu’il est devenu difficile d’en percevoir aujourd’hui toute la nouveauté. Et c’est aussi un événement au plan muséal : la première grande réunion parisienne de ce type depuis 1985, avec un ensemble resserré mais significatif (environ cinquante peintures) de la première partie de la carrière de l’artiste.
Chefs-d’œuvre annoncés (sélection) : La Grenouillère (1869, Nationalmuseum, Stockholm), Les Parapluies (1881–1885, The National Gallery, Londres), La Promenade (1870, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles), Danse à Bougival (1883, Museum of Fine Arts, Boston), Le Déjeuner des canotiers (1880–1881), très exceptionnellement prêté par la Phillips Collection (Washington).
Coorganisation : musée d’Orsay, The National Gallery (Londres), Museum of Fine Arts (Boston).
Commissariat : Paul Perrin (musée d’Orsay), Chris Riopelle (National Gallery), Katie Hanson (MFA Boston), avec la collaboration de Chiara di Stefano (National Gallery) et Lucie Lachenal-Tabellet (musée d’Orsay).

2) “Renoir dessinateur” : le peintre au travail, du papier à la toile
Dates : du 17 mars au 5 juillet 2026.
Si la première exposition montre Renoir en “orchestrateur” de la modernité, la seconde le montre en chercheur. Coorganisée avec la Morgan Library & Museum, elle constitue la première exposition d’Orsay dédiée aux œuvres sur papier de l’artiste et remet au centre une évidence souvent négligée : chez Renoir, les techniques graphiques ne sont pas une annexe, mais un moteur. Le parcours met en lumière l’importance du dessin dans l’évolution de son art, et surtout les liens intimes entre peintures et feuilles, particulièrement à partir des années 1880, quand Renoir s’éloigne de l’impressionnisme sans cesser de se réinventer.
Pourquoi cette exposition compte : parce que l’on connaît Renoir “par les icônes” — le grand coloriste, le chantre des chairs et de la lumière — et beaucoup moins par ses œuvres sur papier. Il a longtemps souffert d’une réputation de piètre dessinateur, et le corpus graphique, il est vrai, est réduit et hétérogène (Renoir a sans doute détruit une part importante de ses dessins). Mais ce mélange même fait sa richesse : on y trouve des croquis, des études pour des compositions peintes, de grands calques, des “notations” à l’aquarelle sur le motif, de véritables portraits au pastel signés, exposés et vendus à des amateurs, des projets d’estampes ou d’illustrations. En somme : un atelier en éclats, où le geste se dévoile sans se laisser réduire à un seul usage.
Le dessin, ici, n’est donc pas une simple préparation : c’est un lieu d’invention où Renoir teste la forme, ajuste les équilibres, tente une torsion de pose, mesure une silhouette, cherche une densité. Certaines œuvres révèlent une méthode obstinée, loin du cliché de l’impressionniste “désinvolte”. Pour Les Baigneuses. Essai de peinture décorative ou Maternité, Renoir multiplie les études afin d’atteindre une forme juste, ce que souligne Berthe Morisot : « [Renoir] est un dessinateur de première force ; toutes ces études préparatoires pour un tableau seraient curieuses à montrer au public qui s’imagine généralement que les impressionnistes travaillent avec la plus grande désinvolture. » La promesse, ici, est précisément celle-là : faire sentir la patience, la reprise, la décision lente qui fabrique une apparente facilité.
L’exposition présentera une centaine d’œuvres venues du monde entier, dont des feuilles jamais vues auparavant, ainsi que plusieurs peintures, dans un parcours conçu comme une plongée dans l’intimité du processus créatif : au plus près des recherches sur la lumière, la forme et la couleur. On y admire aussi l’aisance insoupçonnée avec laquelle Renoir traverse les techniques : mine de plomb, crayon Conté, fusain, plume et encres (noire ou rouge), pastels, aquarelles, gouaches… Cette variété n’est pas un catalogue : elle dessine une intelligence du médium, une manière d’attaquer le réel par des voies différentes selon l’effet recherché.
Une place particulière est donnée à la sanguine, matériau de prédilection à partir des années 1880 : souplesse et épaisseur du trait, rouge-terre en affinité avec la représentation de la chair et du nu, et jeu de références aux maîtres du XVIIIe siècle que Renoir admire. Cette section permet de comprendre un Renoir moins “instantané” qu’on ne le croit : attentif à la structure, au modelé, aux passages, à la continuité entre le papier et la toile. Autrement dit : si vous aimez sa fluidité, cette exposition montre tout ce qu’elle coûte — et comment une “légèreté” se fabrique par le travail.
Enfin, le parcours rappelle que ces œuvres sur papier ont été, au début du XXe siècle, un véritable foyer d’admiration. Bonnard, par exemple, en parle avec une modestie “sans feinte”, et Picasso fut propriétaire d’une des sanguines les plus spectaculaires de Renoir — présentée en conclusion de l’exposition. Même Gauguin, pourtant peu enclin aux compliments faciles, glisse cette formule paradoxale : « Un peintre qui n’a jamais su dessiner mais qui dessine bien, c’est Renoir », distinguant sans doute le dessin académique (qu’il pratique peu) du sens de la forme et de la structure, où Renoir se révèle maître. Voilà ce que promet “Renoir dessinateur” : faire apparaître, derrière le peintre célébré, un praticien libre, inventif, parfois surprenant — et rendre enfin justice à l’atelier.
Commissariat : Paul Perrin (musée d’Orsay) ; Colin Bailey (directeur de la Morgan Library & Museum) ; Anne Distel (conservatrice générale honoraire du patrimoine, musée d’Orsay).
Avec la collaboration de Sarah Lees (Morgan Library & Museum) ; Cloé Viala (musée d’Orsay).
Le bon plan : les voir ensemble, comme un diptyque
Le geste le plus intéressant, c’est de faire l’aller-retour : voir les tableaux “en société” dans “Renoir et l’amour”, puis revenir au même artiste dans l’intimité de la main avec “Renoir dessinateur”. On comprend alors que la “douceur” renoirienne n’est pas un décor : c’est une conquête. Une façon de tenir le monde — et les êtres — dans un même bain de lumière, sans les figer.
Infos pratiques : dates, horaires, billets, accès
Lieu : Musée d’Orsay, Esplanade Valéry Giscard d’Estaing / 1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris.
- Horaires : mardi à dimanche 9h30–18h ; nocturne le jeudi jusqu’à 21h45 ; fermé le lundi.
- Billets : entrée musée plein tarif horodaté 16 € ; réduit horodaté 13 € ; nocturne 12 € (les jeudis à partir de 18h). Tarifs donnés à titre indicatif : vérifiez au moment de réserver.
- Accès : métro ligne 12 (Solférino) ; RER ligne C (Musée d’Orsay) ; bus 63/68/69/73/83/84/87/94 (entre autres).
Conseil : sur ces périodes, la réservation en ligne (créneau horodaté) est généralement la meilleure façon d’éviter la file, surtout si vous visez la nocturne du jeudi.
