Jean-Loup Trassard, l’homme des haies et des mots justes est mort

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jean loup trassard
Jean-Loup Trassard

Jean-Loup Trassard (1933-2026) aura passé sa vie à faire tenir, dans une même phrase, une même image, une même fidélité, le monde rural tel qu’il se pratique et tel qu’il s’efface. Né le 11 août 1933 à Saint-Hilaire-du-Maine (Mayenne), il y est mort le 13 janvier 2026, à 92 ans. Un destin presque circulaire, mais une œuvre qui n’a rien d’un repli, tant elle aura observé, compris, transmis.

Il aimait se dire « écrivain de l’agriculture ». La formule n’était ni coquetterie ni slogan. Elle nomme une posture rare, à la fois littéraire, documentaire et morale. Trassard a décrit la campagne non comme décor, mais comme civilisation matérielle : gestes, outils, bêtes, haies, chemins creux, ruisseaux, mots exacts du travail et de la terre. Cette précision doit beaucoup à sa curiosité de jeunesse : après des études secondaires entre Mayenne et région parisienne, il suit une licence de droit à Paris, tout en fréquentant les cours d’ethnologie du musée de l’Homme, et surtout — pendant deux ans — ceux de préhistoire d’André Leroi-Gourhan. On retrouve partout, dans ses livres, cette manière d’« enquêter » sans assécher la poésie.

Au tournant des années 1960, l’entrée en littérature se fait par la grande porte, mais sans tapage. Fin 1959, il envoie ses textes à Jean Paulhan, qui le reçoit à la NRF et le conduit à Georges Lambrichs, chez Gallimard. En juillet 1960, il publie « Le lait de taupes » à la NRF ; en 1961, paraît L’Amitié des abeilles. Dès lors, il avance par formes brèves, récits, notations, « pièces » de langue où la phrase tient lieu d’outil : fabriquée, ajustée, sans emphase. Il publiera durablement chez Gallimard et au Temps qu’il fait, construisant un ensemble unique où l’écriture et l’image se répondent.

Cette œuvre n’est pas hors-sol. Trassard a aussi été paysan-éleveur. En 1960, il devient fermier de droits communaux aux côtés de son père, puis lui succède après 1968. Il élève notamment des vaches Maine-Anjou, des veaux sous la mère et des bœufs nourris « à l’ancienne », et conservera cette activité jusqu’au 31 décembre 2000. Cette double vie — campagne mayennaise et Paris, en proportions variables, dès les années 1950 — donne son nerf au regard : assez proche pour entendre les mutations de l’intérieur, assez lucide pour les nommer quand elles saccagent.

Parallèlement, il développe un travail photographique reconnu : premières expositions dans les années 1980, puis, moment-clef, l’exposition « La campagne de Jean-Loup Trassard, écrits et photographies » à la Galerie de la Bpi (Centre Pompidou), du 3 juin au 28 septembre 1992, soixante images comme un inventaire sensible, une mémoire en acte. Localement, il prolonge aussi le geste de transmission en créant en 1999 l’association Mémoire rurale au Pays de l’Ernée, pour retracer l’évolution des modes de vie et laisser une trace.

La reconnaissance institutionnelle, tardive comme souvent chez les écrivains de l’exactitude, vient confirmer l’importance d’une œuvre qui n’a jamais cédé sur sa ligne : Prix François-Sommer (2012), Prix Maurice Genevoix de l’Académie française pour L’Homme des haies (2013), puis Grand Prix de littérature Henri-Gal pour l’ensemble de son œuvre (2022). Trassard laisse un corpus majeur, une littérature du bocage et des êtres, une archive sensible contre l’amnésie organisée, et une voix qui continue de résonner lorsque la campagne, encore et toujours, se trouve « modernisée » jusqu’à la corde.

  • Repères : 11 août 1933 (naissance, Saint-Hilaire-du-Maine) – 13 janvier 2026 (décès) ; première publication NRF (1960) ; premier livre L’Amitié des abeilles (1961) ; activité agricole jusqu’en 2000 ; exposition Bpi / Centre Pompidou (1992) ; Grand Prix Henri-Gal (2022).

Lire le long article que je lui avais consacré en 2022 :