Samedi 28 mars 2026 à 14 heures, la France connaîtra des manifestations régionales de soutien à la Palestine, notamment esplanade Charles-de-Gaulle à Rennes. Derrière ce rendez-vous se déploie en réalité une mécanique politique plus large : une journée nationale coordonnée, pensée comme un moment de visibilité, de pression et de convergence militante. Qui organise exactement cette mobilisation ? Et qu’espère en tirer chacune de ses principales composantes ?
La journée du 28 mars ne relève pas seulement de la compassion publique. Elle s’inscrit dans un appel national lancé à l’initiative de l’Association France Palestine Solidarité, l’AFPS, et repris par 90 organisations. Le choix de Rennes comme point de convergence breton dit déjà quelque chose de l’ambition du moment. Il ne s’agit pas d’un simple rendez-vous local, mais d’une démonstration régionale appelée à agréger syndicats, associations, collectifs et forces politiques dans un même espace de rue.
Rennes, point de convergence breton
Le rendez-vous rennais est fixé à 14 heures, esplanade Charles-de-Gaulle. Dans les appels nationaux et militants relayés ces derniers jours, Rennes apparaît clairement comme le point de rassemblement breton de cette journée de solidarité. Reste une inconnue décisive, celle du nombre. Aucun objectif chiffré officiel n’a été rendu public par les organisateurs pour Rennes. Mais tout indique qu’ils visent davantage qu’un rassemblement de témoignage. La manifestation a été pensée à l’échelle régionale, son appel est repris par l’AFPS, la CGT, Attac, Solidaires, des structures de la FSU et d’autres relais, ce qui élargit d’emblée la base mobilisable au-delà du seul noyau associatif pro-palestinien.
Dans ces conditions, une fourchette de 1 500 à 2 500 manifestants paraît plausible à Rennes. Il s’agit d’une estimation journalistique raisonnable au vu du caractère régional de l’appel, de sa reprise par plusieurs grandes organisations nationales et syndicales, et de la volonté affichée de faire de cette journée un moment fort de la séquence militante autour de la Journée de la Terre palestinienne. En dessous de 1 000 participants, la démonstration serait affaiblie. Au-delà de 3 000, la manifestation entrerait dans une zone de forte visibilité régionale.
La question du nombre comptera donc autant que celle des mots d’ordre. Car, dans ce type de manifestation, l’enjeu n’est pas seulement de défiler, mais de prouver qu’une cause peut encore agréger, au-delà des cercles militants habituels, une force visible dans l’espace public.
L’AFPS, chef d’orchestre discret mais central
Le premier organisateur à identifier est l’Association France Palestine Solidarité. C’est elle qui donne la matrice politique générale de la journée. Son rôle est essentiel, même s’il n’est pas toujours le plus spectaculaire. L’AFPS n’est pas nécessairement la composante qui fournit les cortèges les plus massifs, ni celle qui domine le plus visiblement la scène médiatique. En revanche, elle apporte ce que les autres n’ont pas toujours seuls : le cadre, la continuité, la légitimité spécifique d’une cause travaillée sur le long terme.
L’appel national porté par l’AFPS invoque la défense des droits du peuple palestinien sur la base du droit international. Il articule plusieurs exigences précises : autodétermination du peuple palestinien, droit au retour des réfugiés, fin de l’occupation, de la colonisation et de l’apartheid, sanctions contre Israël, cessez-le-feu définitif. Cette architecture lexicale est importante. Elle place la manifestation dans un registre politique assumé, mais encadré par une grammaire juridique qui permet de tenir ensemble radicalité militante et respectabilité publique.
Ce que cherche l’AFPS à travers cette journée dépasse donc la réussite ponctuelle d’un samedi de rue. Elle travaille à installer la question palestinienne comme un sujet politique durable, et non comme une émotion intermittente. Elle cherche à consolider son rôle de pivot, à entretenir une mémoire militante, à densifier ses réseaux locaux et à transformer l’indignation en structure. Sa logique est celle de la durée.

Les syndicats ou l’internationalisme remis en scène
Autour de l’AFPS, les syndicats constituent le deuxième pilier visible de la mobilisation. La CGT relaie officiellement l’appel. Solidaires en fait de même. Des structures de la FSU rappellent aussi qu’il s’agit d’une journée nationale de mobilisation dans les capitales régionales. Leur présence ne relève pas d’un simple soutien d’appoint. Elle donne à la manifestation un poids d’organisation, une capacité de diffusion et une crédibilité de terrain.
Pour les syndicats, l’enjeu n’est pas uniquement de prendre position sur une crise internationale. Il s’agit aussi de réaffirmer une certaine idée d’eux-mêmes. Participer à une telle journée, c’est rappeler qu’un syndicalisme de lutte ne se limite pas aux salaires, aux retraites ou aux conditions de travail. C’est montrer qu’il existe une continuité entre les luttes sociales ici et les combats contre la domination ailleurs. En ce sens, le soutien à la Palestine fonctionne comme une scène où se rejoue leur identité internationaliste.
Les syndicats viennent aussi chercher autre chose : la preuve qu’ils demeurent des infrastructures vivantes de la mobilisation collective. Ils apportent des relais, des listes de diffusion, des habitudes d’encadrement, des savoir-faire logistiques. Ils veulent peser, sans se laisser dissoudre dans une cause qu’ils ne contrôlent pas entièrement. Leur position est donc subtile : participer, renforcer, cadrer, mais sans être absorbés.
Attac, collectifs et réseaux militants : la convergence comme méthode
Attac relaie également cette journée nationale, en l’inscrivant dans un horizon plus large de critique du colonialisme, des violences d’État et de l’ordre international. L’organisation ne se contente pas d’un soutien théorique. Ses publications évoquent aussi des départs collectifs, des bus ou des covoiturages selon les territoires, ce qui montre que la manifestation n’est pas seulement un slogan, mais un travail matériel de mise en mouvement.
Autour d’Attac gravitent d’autres acteurs. La Cimade, BDS France, des collectifs anticolonialistes, des réseaux de solidarité, des associations de défense des droits ou des organisations de gauche participent à cette coalition large. Cette addition d’acteurs ne signifie pas que tous pensent exactement la même chose. Mais elle montre qu’une même journée peut devenir le point de rencontre de plusieurs imaginaires militants : solidarité internationale, anticolonialisme, critique géopolitique, défense des droits fondamentaux, refus de l’indifférence.
À Rennes, cette logique de convergence trouve un terrain favorable. La ville possède une tradition de mobilisation où syndicats, étudiants, collectifs, réseaux associatifs et sphères politiques savent se croiser, se coordonner, parfois se frictionner, mais surtout agir ensemble. La manifestation du 28 mars se nourrit clairement de cet écosystème.
Pourquoi le 28 mars ? La mémoire de la terre et la bataille des mots
Les organisateurs ne choisissent pas cette date au hasard. Ils l’inscrivent dans le cadre de la Journée de la Terre, référence à la mémoire palestinienne du 30 mars 1976. Ce rappel historique n’est pas seulement commémoratif. Il permet de replacer l’actualité dans une profondeur plus vaste, celle de la terre, de la dépossession, de l’occupation et de la continuité du conflit. La manifestation n’est donc pas conçue comme un simple réflexe d’actualité, mais comme un moment de réinscription mémorielle.
Le vocabulaire des appels est lui aussi révélateur. Les termes de colonisation, d’apartheid, de sanctions, de droit international, parfois de génocide selon les relais, montrent qu’il ne s’agit pas d’une mobilisation neutre. Cette journée n’a pas pour vocation de rassembler tout le spectre politique français dans une formulation minimale. Elle cherche plutôt à fédérer le plus largement possible les forces déjà disposées à inscrire la question palestinienne dans un registre de lutte, de pression et de solidarité active.
Une ligne de crête française entre critique d’Israël et vigilance contre l’antisémitisme
Cette mobilisation s’inscrit aussi dans une tension très française, devenue brûlante depuis plusieurs années. Comment dénoncer la politique menée par l’État d’Israël sans être aussitôt soupçonné d’antisémitisme, et comment, à l’inverse, ne pas minimiser le fait qu’un antisémitisme réel peut aussi se loger dans certains discours se réclamant de l’antisionisme ? La ligne de partage est d’autant plus difficile à tenir que les deux réalités coexistent. Les documents publics de la DILCRAH rappelant la définition de travail de l’IHRA soulignent d’un côté que les critiques adressées à Israël, lorsqu’elles sont comparables à celles formulées contre n’importe quel autre État, ne peuvent être qualifiées d’antisémites ; mais ils rappellent aussi que le basculement existe lorsque la critique essentialise les juifs, nie leur existence collective ou leur impute globalement les actes de l’État israélien.
Cette difficulté contemporaine n’est pas seulement conjoncturelle. Elle s’inscrit dans une histoire longue, plus embarrassante pour une partie de la gauche qu’elle ne veut souvent l’admettre. Les travaux de l’historien Michel Dreyfus ont montré que l’antisémitisme à gauche n’est ni un fantasme polémique ni une anomalie marginale entièrement extérieure à son histoire. Son étude retrace, de 1830 à nos jours, plusieurs formes d’antisémitisme situées à gauche de l’échiquier politique français, dans les courants socialiste, anarchiste, communiste, syndicaliste ou ultra-gauche. La présentation de l’ouvrage rappelle même que, des débuts de la révolution industrielle à nos jours, toutes les composantes de la gauche ont tenu à un moment ou à un autre des propos antisémites, sous des formes différentes selon les périodes.
Le cas de Pierre-Joseph Proudhon est à cet égard l’un des plus saisissants. L’un des grands fondateurs de l’histoire de l’anarchisme a développé un antisémitisme violent associant le juif à l’oppresseur capitaliste et allant jusqu’à appeler à la stérilisation des femmes et jusqu’à son extermination. Michel Dreyfus pointe cette dérive extrême et rappelle que nombre de penseurs du socialisme naissant ont teinté, à des degrés divers, leur anticapitalisme d’antijudaïsme. Autrement dit, il a bel et bien existé, dans plusieurs traditions de gauche du XIXe siècle, un antisémitisme social et économique qui identifiait abusivement les juifs à la banque, à la finance ou à la circulation du capital.
Il faut toutefois rappeler que cette histoire n’est ni linéaire ni homogène. L’affaire Dreyfus constitue un tournant majeur. Comme le résume la présentation de l’ouvrage de Michel Dreyfus, l’antisémitisme n’est alors plus revendiqué ouvertement dans les rangs de la gauche, sans pour autant disparaître totalement. Il réapparaît plus tard sous d’autres formes, parfois diffuses, parfois obsessionnelles, jusque dans certains segments de l’ultra-gauche négationniste. Le problème n’est donc pas celui d’une gauche qui serait par essence antisémite, mais celui de traditions, de réflexes et de schèmes idéologiques qui ont parfois traversé ses familles politiques sous des formes successives.
Ce rappel historique importe d’autant plus aujourd’hui que l’antisémitisme demeure en France à un niveau élevé. Les travaux publics relayés par la DILCRAH montrent que les membres de la communauté juive restent parmi les populations les plus exposées aux préjugés, aux actes hostiles et aux violences. Dès lors, deux erreurs symétriques doivent être évitées. La première consisterait à disqualifier toute critique ferme d’Israël en l’assimilant automatiquement à de l’antisémitisme ; oui, la politique belliciste et d’une violence extrême de Benyamin Netanyahou et les exactions humiliantes et meurtirères commises par des colons israéliens à l’encontre de Palestiniens en Cisjordanie peut et doit dénoncée. Pour autant, la seconde consisterait à nier qu’un antisémitisme puisse encore se glisser dans certaines rhétoriques militantes lorsqu’un État, un gouvernement ou une armée cessent d’être visés comme objets politiques pour devenir les supports d’une hostilité dirigée contre « les juifs » comme totalité abstraite et essentialisée. C’est cette ligne de crête que doivent tenir les organisateurs de manifestations de solidarité s’ils veulent rester dans un cadre politiquement rigoureux, historiquement lucide et démocratiquement et éthiquement irréprochable.
Ce que chacun vient chercher dans cette manifestation
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir qui organise, mais ce que chacun attend pour lui-même de cette organisation commune.
L’AFPS cherche à consolider sa centralité. Elle veut rester le passage obligé de la solidarité Palestine en France, transformer une émotion publique en continuité militante, recruter, fidéliser et structurer.
Les syndicats cherchent à réaffirmer leur capacité à porter une cause internationale sans renoncer à leur autonomie. Ils veulent montrer qu’ils demeurent des acteurs transversaux du conflit social et du conflit politique, capables d’élargir leur horizon au-delà du strict champ professionnel.
Les organisations altermondialistes, les collectifs et les réseaux militants veulent quant à eux maintenir une convergence. Faire nombre. Faire image. Faire pression. Transformer une indignation diffuse en présence visible dans l’espace public.
Ce qui unit ces composantes n’est pas une fusion, mais une compatibilité temporaire d’intérêts. L’AFPS structure. Les syndicats stabilisent. Les autres réseaux amplifient. Et c’est précisément cette division implicite des rôles qui donne à la journée du 28 mars sa cohérence stratégique.
À Rennes, un test de visibilité autant qu’un rendez-vous de solidarité
Au fond, la manifestation rennaise du 28 mars vaut autant pour ce qu’elle dira de la Palestine que pour ce qu’elle révélera de l’état du militantisme local et national. Combien viendront ? Quels mots d’ordre domineront ? Quelle tonalité s’imposera entre solidarité humanitaire, revendication politique et démonstration de force ? Derrière ces questions pratiques, c’est une scène plus vaste qui se joue. Une scène où la cause palestinienne sert de point de cristallisation à des réseaux qui, chacun à leur manière, cherchent à exister, à durer, à convaincre et à peser.
La journée de soutien à la Palestine organisée samedi 28 mars 2026 à Rennes n’est donc pas un simple défilé de circonstance. C’est un moment de convergence construit, une tentative de densification politique, une épreuve de visibilité. Sous le drapeau de la solidarité, chacun y vient avec sa propre logique. C’est ce qui rend cette mobilisation à la fois unitaire et traversée d’enjeux. Dans un monde en guerre et une France troublée.
