La vie de Bouddha, le chef d’oeuvre d’Osamu Tezuka

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vie de bouddha tezuka

Les chefs d’oeuvre sont immortels. La vie de Bouddha du mangaka Tezuka, cinquante ans après sa création, a dépassé les modes. Avec Unidivers (re)découvrez cette merveille de dessin et de récit. À mettre entre toutes les mains de bédéphile. Et les autres.

C’est la saison. La saison des feux de bois dans la cheminée. La saison des siestes sous le plaid. La saison des lectures des intégrales, des livres de fond, des grands auteurs classiques. La parution éditoriale après les fêtes de fin d’année est encore au ralenti. S’offre alors à nous du temps pour les lectures souvent reportées au profit des nouveautés. C’est le moment de s’allonger sur le canapé et de s’embarquer dans une oeuvre au long cours de plus de 2600 pages, celle de La vie de Bouddha de Osamu Tezuka.

Les raisons de ce choix sont multiples. D’abord, Tezuka est un auteur incontournable de l’histoire de la BD. Considéré comme le maitre japonais du Manga, il est une entrée idéale pour pénétrer ce genre en vogue. Ensuite le temps a fait son oeuvre et son jugement. Publié entre septembre 1972 et décembre 1983, l’ouvrage a résisté aux modes, devenant intemporelle avec d’autres chefs d’oeuvre du « Walt Disney » japonais, comme Ayako et l’Histoire des trois Adolf. Il est donc normal que la coédition Delcourt/Tonkam l’ait réédité dans une magnifique édition Prestige en quatre tomes, le type de collection qui se doit de figurer en bonne place dans toutes les bibliothèques.

Un préalable est indispensable : ne vous laissez pas impressionner par l’épaisseur des livres et la thématique énoncée dans le titre. La vie de Bouddha n’est pas un manga idéologique ou théologique. Bien entendu la dimension philosophique attachée à ce personnage exceptionnel est présente, mais Tezuka ne la théorise pas laissant à chacun d’entre nous notre appréciation personnelle. L’ouvrage est avant tout le récit d’un long voyage aventureux dans l’Inde ancienne (Ve siècle avant J.-C.) menant le jeune prince du clan du nom de Siddharta dans un périple aux nombreux rebondissements. Alors que les premiers tomes évoquent une société profondément inégalitaire et étouffée par un système de castes toujours en place aujourd’hui, marquée également par la famine et les injustices, les tomes suivants nous font entrer peu à peu dans « l’éveil » de celui qui abandonnera l’ascétisme en privilégiant ses principes premiers : l’interconnexion de toute action, car « dans ce monde, rien n’est indépendant, tous les êtres sont reliés les uns aux autres », et l’abandon des désirs sources de tous les maux, « le coeur des hommes ne cesse de brûler pour les choses qu’ils désirent ».

Cette accession à une forme de sagesse, que nous découvrons et assimilons sans effort, se fait au gré de mille aventures, de mille défis, de mille rencontres accompagnés de multiples personnages, des bons mais aussi des méchants que ne renieraient pas des auteurs de science fiction contemporains. Ça ferraille et les combats sont multiples. Ça trahit et les personnages odieux sont véritablement ignobles. Ça réfléchit et pas toujours de manière simpliste. Ça vit tout simplement. On se surprend comme dans tout bon roman à vouloir tourner rapidement la page et on plaint les premiers lecteurs qui ont du attendre onze ans pour connaître enfin la fin de l’histoire.

la vie de bouddha tezuka
Extrait Tome 2

Le dessin de Tezuka est au diapason du récit. Le créateur n’a pas son pareil pour exprimer le mouvement et il nous emmène en peu de cases dans un véritable dessin animé sans avoir besoin de 24 images à la seconde. Les combats, les poursuites, sont multiples et pourtant chaque action garde un caractère unique par son découpage différent, par le point de vue, le cadrage. Les membres s’allongent, des parties du corps grossissent. Le maître est réputé avoir dessiné plus de 170 000 pages dans sa vie. Nombre de cases sont donc logiquement simplifiées et n’ont pour objet principal que de servir la linéarité du récit. Ces cases neutres mettent alors en valeur tout le travail sur les paysages, les phénomènes naturels. Les montagnes tibétaines sont à portée de main. La pluie vous frappe le visage. Parfois même quelques planches en couleurs s’intercalent, offrant une respiration et une réflexion. Toujours à la recherche de dynamisme, les cases perdent souvent leurs formes traditionnelles pour donner plus de rythme encore aux actions. S’il ne s’agissait d’évoquer la pensée de Bouddha on pourrait écrire que le dessin de Tezuka est magique, un adjectif réprouvé par le moine philosophe.

L’humour est aussi omniprésent côtoyant le drame. Tezuka prend le lecteur à contre pied parfois en évoquant des références contemporaines ou en faisant allusion à ses propres dessins comme lorsqu’il fait dire à un personnage qu’il est nu parce que Tezuka a du mal à dessiner les costumes.

Loin d’une pesante hagiographie ou d’un cours d’Histoire magistral, le maître s’amuse et fait plaisir à ses lecteurs nous offrant un panel de ses préoccupations majeures : les relations des hommes avec les animaux, la beauté de la nature, les inégalités sociales, les dérives de l’ascétisme et de la religion, la quête d’un absolu qui donnerait du sens à nos vies.

la vie de bouddha tezuka
Extrait Tome 2

Vous l’avez compris, La vie de Bouddha se lit comme un road movie philosophique dont on tourne les pages avec avidité et plaisir. Chaussez vos espadrilles et partez derrière le Sage. Vous ne vous ennuierez pas. Et vous méditerez en toute liberté.

La vie de Bouddha de Osamu Tezuka. Éditions Prestige Delcourt/Tonkam. Quatre tomes de 700 pages environ parus en 2019, toujours disponibles.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.