Municipales à Rennes. Mais que font les candidats ? Où sont leurs programmes ?

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Hôtel de Ville de Rennes

Les listes principales à Rennes sont arrêtées depuis plusieurs semaines. Dès lors, pourquoi attendre encore et encore pour annoncer clairement un programme, des arbitrages, des engagements vérifiables ?

A deux mois des élections municipales, aucune liste n’a publié de programme complet, chiffré et vérifiable. Est-ce le révélateur d’une tactique ou d’un manque de vision ? Ou, plus simplement, le symptôme d’un exercice démocratique qui ne repose plus sur un projet, mais sur une ambiance.

Ô jeunes gens ! Élus ! Fleurs du monde vivant, Maîtres du mois d’avril et du soleil levant, N’écoutez pas ces gens qui disent : soyez sages ! (Victor Hugo)

65 jours. Il serait temps — voire depuis plusieurs semaines déjà — que la démocratie se souvienne qu’elle n’est pas seulement un rituel, mais une procédure de lucidité collective.

Publier un programme au dernier moment, c’est amputer la campagne de sa seule étape véritablement politique. Cette séquences où les mesures quittent la rhétorique pour entrer dans l’épreuve, où l’on peut encore interroger la faisabilité, le coût, les renoncements, les compétences réelles et les effets secondaires. Plus les intentions sont délivrées tôt, plus est fécond le moment où les administrés, les collectifs, les associations et les médias s’emparent de la propagande électorale afin de la disséquer, l’interroger, la digérer.

Un programme tardif ne fabrique pas seulement de la frustration, il fabrique mécaniquement de l’approximation, donc de la défiance, donc de l’abstention.

On nous objectera que les lignes peuvent encore bouger, que les coalitions se règlent, que les budgets sont contraints… Oui, oui… Le cas échéant, alors qu’on le dise, qu’on le montre, qu’on documente cette difficulté contextuelle à fabriquer du projet et de la pensée critique.

Une démocratie adulte n’exige pas la perfection, elle exige la transparence devant l’incertitude, et un minimum de temps pour réfléchir. À défaut, la campagne se réduit à ce que l’écosystème récompense le mieux : le signal rapide, la posture, la séquence, le choc. Une démocratie d’instant ; ce qui plaît, et favorise les pensées à courte vue des idéologues et des populistes.

Deux mois, c’est court, mais c’est encore cela. Ô candidats qui avez pour nom Appéré et Compagnon, vite, restaurez un peu d’agora ! Que vos listes respectives publient dès maintenant un socle programmatique, même perfectible, et qu’elles acceptent l’épreuve : dix engagements auditables, un tableau clair des compétences (Ville, Métropole, État), un chiffrage minimal, un calendrier, des indicateurs de résultat, et au moins deux rendez-vous publics où les questions reçoivent des réponses orales ou écrites. Rien d’idéologique là-dedans. Rien de populiste. De la conscience citoyenne, civique, critique, constructive – le contraire du simulacre.

Derechef, on nous objectera sous cape que la maire de Rennes et présidente de Rennes Métropole, Nathalie Appéré, n’a tactiquement aucun intérêt à se manifester trop tôt et à dévoiler un programme… Car l’accord élargi aux écologistes, autonomistes et communistes conjugué à la division des oppositions suffit à sa reconduction. Le seul vrai enjeu serait alors de gagner — ou non — la Métropole.

Précisément, même si la partie semble déjà jouée, ne pas prendre les électeurs pour des suiveurs, leur donner à penser, à réfléchir, c’est simplement la condition pour que le vote ressemble encore à une décision, non à une ambiance. C’est donner de l’eau aux démocidaires que de traiter la campagne municipale comme une démocrature mise en scène à la dernière minute par des professionnels de la tactique électorale — souvent plus habiles au plan communicationnel qu’au plan visionnaire — et dont les promesses tardives finissent par ressembler à ce que trop de citoyens redoutent déjà : un exercice de communication de plus.

Sinon, pourra-t-on encore s’étonner que les bulletins brillent par leur absence ?

L’abstention à Rennes a dépassé 68% au second tour de 2020. Quel pourcentage faudra-t-il atteindre pour que les choses changent et que l’on restaure un souci commun de la réflexion collective ? 80, 90, 100% ?

Quelles que soient ses idées politiques, ce qui ressort de cette situation, c’est un sentiment de relégation démocratique. Ce désagréable sentiment d’être sommé de choisir sans avoir eu le temps de juger, de comparer, d’interroger. Et pourtant, la politique municipale engage des choix concrets, durables, parfois irréversibles. Cela, dans un temps obscurci où nos familles ont besoin, plus que jamais, d’une immense extraction de clarté.

Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. La nation centrale d’où ce mouvement rayonnera sur tous les continents ne sera plus qu’une nation, elle sera une civilisation; elle sera mieux que civilisation, elle sera famille. […] Un peuple fouillant les flancs de la nuit et opérant, au profit du genre humain, une immense extraction de clarté. Voilà quelle sera cette nation. Victor Hugo, Hauteville-House, mai 1867

Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.