Paris. L’utopie peinte de Romain Bernini répond à l’Europe photographiée d’Henri Cartier-Bresson

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exposition cartier-bresson

Du 28 janvier au 3 mai 2026, la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris) orchestre un diptyque rare, presque une conversation à deux voix. D’un côté, Romain Bernini et ses Voyages à Giphantie, série de peintures présentée pour la première fois ; de l’autre, Henri Cartier-Bresson et Les Européens, suite photographique majeure née au cœur de l’après-guerre. Deux manières de fabriquer des images, deux régimes de présence, mais une même question en filigrane : que peut l’image quand le monde bascule, se reconstruit, s’invente ?

Romain Bernini : peindre comme on traverse un pays imaginaire

Lorsque la Fondation fut créée en 2003, Henri Cartier-Bresson et Martine Franck la voulaient ouverte aux photographes, bien sûr, mais aussi aux peintres, sculpteurs et dessinateurs. En invitant aujourd’hui Romain Bernini, elle renoue avec cette lignée d’hospitalité et de frottement des médiums. Ici, la peinture n’illustre pas la photographie, elle en déplace le mystère.

romain bernini

Né en 1979, vivant et travaillant à Paris, Romain Bernini construit depuis une vingtaine d’années une œuvre où la figuration n’est jamais un simple récit. Ses scènes ont la netteté troublante des rêves lucides avec des corps isolés, des gestes retenus, des paysages comme des décors mentaux. Sa peinture se nourrit autant d’une réflexion exigeante sur la couleur et l’espace (avec, en arrière-fond, l’héritage du Color Field) que d’une sensibilité plus souterraine, faite de culture populaire, d’énigmes et d’images persistantes.

romain bernini

Le point de départ de Voyages à Giphantie est, à lui seul, un petit vertige. Un opuscule du XVIIIe siècle, Giphantie de Charles Tiphaigne (1760), récit utopique guidé par un « préfet » peuplé d’« esprits élémentaires ». Cet étrange voyage critique la société de son époque tout en s’autorisant l’impossible — et, surtout, en devinant des inventions qui ressemblent déjà à notre présent : transmission à distance des images et du son, formes de télésurveillance, lentilles de contact, nourriture lyophilisée… Plus troublant encore, le texte décrit un procédé de production d’images qui évoque la photographie avant même qu’elle n’existe comme technique stabilisée.

romain bernini

C’est là que Bernini s’engouffre, non pour « illustrer » Tiphaigne, mais pour peindre l’instant où la fiction devient technologie, où l’utopie cesse d’être un ailleurs pour devenir un programme. Ses tableaux ressemblent à des hypothèses, des situations latentes, des personnages en quête de sens, des énigmes vivantes. La peinture, chez lui, est un instrument de décentrement qui montre le monde comme s’il venait de naître, ou comme s’il était en train de se dérégler.

À noter : l’exposition s’accompagne d’une publication, Giphantie (texte de Charles Tiphaigne augmenté de vingt-quatre peintures de Romain Bernini, postface de Clément Chéroux), coéditée par l’Atelier EXB et la Fondation Henri Cartier-Bresson (parution le 29 janvier 2026).

Henri Cartier-Bresson : Les Européens, une identité au quotidien

En miroir, la Fondation présente Les Européens, ensemble d’images réalisées entre 1950 et 1955 dans dix pays, et publiées en 1955 chez Verve avec une couverture signée Joan Miró. Henri Cartier-Bresson ne voulait pas d’un « livre de voyage » au sens touristique, il cherchait plutôt un portrait des peuples, capable de faire apparaître, au-delà des frontières, une communauté d’existence.

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L’Europe d’après-guerre est alors un continent de ruines et de recommencements. La reconstruction matérielle s’accompagne d’une recomposition politique, au milieu de la guerre froide. Dans ces photographies, Cartier-Bresson saisit ce que l’Histoire laisse souvent en marge, que cela soot un angle de rue, un regard, une foule, une pause, une fête, un deuil. Les Européens assemble ainsi, sans les hiérarchiser, les fêtards du 14 juillet à Paris, des messes de minuit dans les Abruzzes, les funérailles de George VI à Londres oun encoren des dockers à Hambourg. C’est un témoignage, mais au plus près du vivant, un « continent » perçu à hauteur d’homme dans ses usages et ses tensions, ses gestes et ses respirations.

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Longtemps introuvable sous sa forme d’origine, Les Européens est aujourd’hui remis en lumière à l’occasion de sa réédition (novembre 2025) proposée par la Fondation Henri Cartier-Bresson. Un format plus maniable, plus accessible, fidèle à l’esprit initial, et enrichi d’un texte inédit de Clément Chéroux qui replace l’ouvrage dans son contexte historique et artistique.

Une même question, deux réponses : l’image comme boussole

Ce qui promet de rendre l’accrochage particulièrement stimulant, c’est moins la juxtaposition que la friction. D’un côté, Bernini peint un monde où la prophétie technologique affleure sous l’utopie ; de l’autre, Cartier-Bresson photographie un monde réel, fracturé, qui tente de se réaccorder. Chez l’un, l’image est une énigme à contempler ; chez l’autre, elle est un instant décisif qui révèle une structure du réel. Mais dans les deux cas, il s’agit de tenir quelque chose : une époque, une inquiétude, une promesse et de donner à voir ce qui, sinon, glisserait hors champ.

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Autrement dit ,la Fondation n’entend pas exposer seulement deux corpus, mais metre en scène deux manières de faire monde avec des images. L’une par la couleur, la latence, l’hypothèse ; l’autre par la géométrie du quotidien, la vitesse du regard, la preuve sensible. Deux arts, au fond, pour répondre à une même nécessité qui est de comprendre où nous sommes et ce que nous devenons. En particulier par temps déboussolé en Europe comme dans le reste du monde.

Informations pratiques

  • Lieu : Fondation Henri Cartier-Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris
  • Dates : du 28 janvier au 3 mai 2026
  • Horaires : du mardi au dimanche, 11h – 19h
  • Tarifs : plein tarif 10 € / tarif réduit 6 €
  • Commissariat : Clément Chéroux (directeur de la Fondation)