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Quand Paris s’appelait Lutèce…

Paris a accumulé au fil des siècles les noms, les surnoms et les périphrases. On la dit « Ville Lumière », appellation notamment associée à l’ancienneté et au développement de son éclairage public ; « ville de l’amour » ou « ville romantique », expressions davantage forgées par l’imaginaire littéraire et touristique. Plus familièrement, Paris devient « Paname » dans l’argot du début du XXe siècle, avant que le mot ne gagne les chansons et la culture populaire. Son origine exacte demeure discutée : attesté dès 1903, le surnom pourrait être lié au mot panama, alors très en vogue, voire à l’imaginaire laissé par le scandale du canal de Panama. Mais bien avant Paris et Paname, il y eut Lutèce

Les Parisii, avant la ville romaine

Vers le milieu du IIIe siècle avant notre ère, les Parisii, peuple celte de Gaule, sont établis sur un territoire organisé autour de la Seine et correspondant à une partie de l’actuelle Île-de-France. Leur position leur permet de participer activement au commerce fluvial. Agriculture, artisanat et échanges à longue distance alimentent une société suffisamment prospère pour frapper, quelques générations plus tard, son propre monnayage d’or.

Mais où se trouvait exactement leur principale agglomération ? Pendant des siècles, on a identifié la Lutèce gauloise à l’actuelle île de la Cité, notamment parce que Jules César décrit l’oppidum des Parisii comme installé sur une île de la Seine et relié aux rives par des ponts. L’archéologie a cependant compliqué cette belle continuité : aucune fouille menée sur l’île de la Cité n’a jusqu’à présent livré de vestiges suffisamment probants d’une ville gauloise du Ier siècle avant notre ère. À Nanterre, en revanche, les fouilles ont révélé une importante agglomération parisii de 20 à 25 hectares, avec rues, habitat, artisanat et production monétaire. Nanterre est donc devenue l’un des principaux candidats au titre de centre politique des Parisii, sans que la question soit définitivement tranchée.

Le nom même de la ville conserve sa part de mystère. Jules César emploie la forme latine Lutetia ; des auteurs grecs utilisent ensuite des formes voisines, comme Lucotocia ou Leukotekia. Il est donc hasardeux d’affirmer que les Parisii auraient eux-mêmes appelé leur ville « Lucotecia ». L’étymologie traditionnellement rapprochée du latin lutum, « boue » ou « fange », est séduisante mais ne permet pas davantage d’assurer que César aurait surnommé Lutèce « la ville de boue ». Lutèce est simplement la forme française moderne de Lutetia.

L’or des Parisii

La puissance économique des Parisii apparaît notamment dans leur exceptionnel monnayage d’or, développé au Ier siècle avant notre ère. Plusieurs pièces frappées par ce peuple ont été retrouvées dans la Seine à Paris. Elles comptent aujourd’hui parmi les témoignages les plus spectaculaires de la culture matérielle des Parisii.

Le statère d’or des Parisii est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la numismatique celtique. Inspiré à l’origine des statères de Philippe II de Macédoine, il s’en éloigne par une stylisation de plus en plus audacieuse. À l’avers apparaît un visage humain de profil, dont les cheveux se déploient en boucles ; au revers, un cheval lancé au galop ou cabré est accompagné de motifs géométriques et perlés. Loin d’être une imitation maladroite du modèle grec, cette transformation révèle l’inventivité plastique des graveurs gaulois.

Statère des Parisii

À voir : le musée Carnavalet – Histoire de Paris conserve plusieurs monnaies des Parisii et consacre ses premières salles aux origines de Paris et à Lutèce. Musée Carnavalet, 23 rue Madame de Sévigné, 75003 Paris.

52 avant notre ère : la bataille de Lutèce

En 52 avant notre ère, les Parisii participent au soulèvement conduit par Vercingétorix contre Rome. Jules César n’est toutefois pas personnellement à Lutèce : alors qu’il mène campagne à Gergovie, il confie quatre légions à son lieutenant Titus Labienus, chargé de réduire les peuples insurgés de la région parisienne.

La coalition gauloise est commandée par Camulogène. Pour ralentir les Romains, les Gaulois incendient Lutèce et détruisent ses ponts. Après plusieurs manœuvres le long de la Seine, Labienus réussit à franchir le fleuve et remporte la bataille. La même année, les Parisii fournissent encore un contingent de 8 000 hommes à l’armée gauloise envoyée au secours de Vercingétorix assiégé à Alésia.

Bataille de Lutèce
Évocation de la bataille de Lutèce

Lutetia, une ville gallo-romaine sur la montagne Sainte-Geneviève

Après la conquête, une nouvelle ville se développe progressivement, principalement sur la rive gauche, au sommet et sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève. Les terrains y sont mieux drainés et moins exposés aux crues de la Seine. Lutèce adopte alors une organisation urbaine caractéristique du monde romain.

Son principal axe nord-sud, le cardo maximus, correspond approximativement à l’actuelle rue Saint-Jacques. Autour de lui s’organisent rues, habitations, édifices publics et commerces. Le forum, centre politique, religieux, judiciaire et commercial de la cité, occupait un vaste espace correspondant aujourd’hui approximativement à la rue Soufflot, entre la rue Saint-Jacques et le boulevard Saint-Michel.

Lutèce possède également plusieurs établissements thermaux, un théâtre et un vaste amphithéâtre à scène : les actuelles Arènes de Lutèce. Contrairement à ce que leur nom pourrait laisser croire aujourd’hui, les Arènes ne sont donc pas des thermes. Elles accueillaient aussi bien des représentations théâtrales que des combats de gladiateurs et des chasses aux animaux. Selon les estimations, l’édifice pouvait recevoir de 12 000 à 17 000 spectateurs.

Les thermes de Cluny, édifiés entre les Ier et IIe siècles, appartiennent quant à eux à un imposant complexe thermal. Leur spectaculaire frigidarium, la salle froide, est toujours conservé : sa voûte s’élève à près de 14 mètres. Ces vestiges constituent, avec les Arènes de Lutèce, l’un des témoignages les plus impressionnants du Paris gallo-romain encore visibles.

De Lutèce à Paris

À partir du milieu du IIIe siècle, la grande ville de la rive gauche connaît un lent recul. Dans un contexte politique et militaire devenu plus instable, certains quartiers sont progressivement délaissés et plusieurs monuments publics abandonnés. Leurs pierres sont récupérées et réemployées dans de nouvelles constructions.

Au IVe siècle, l’île de la Cité devient le centre fortifié de l’agglomération. Un puissant rempart y est construit à partir de matériaux provenant notamment des monuments antiques. Cela ne signifie pas pour autant que toute la population abandonne la rive gauche : des secteurs habités y subsistent. Lutèce est alors suffisamment importante pour accueillir à plusieurs reprises la cour impériale. En 360, Julien y est proclamé Auguste par ses soldats.

C’est également au cours de l’Antiquité tardive que le nom de la ville évolue. Il n’existe pas de décret connu qui aurait « officiellement rebaptisé » Lutèce vers l’an 500. Le changement est progressif : les documents associent de plus en plus la cité au peuple dont elle est la capitale, avec des formes comme Lutetia apud Parisios. Peu à peu, Lutetia s’efface et le nom des Parisii finit par donner Paris.

Quand Paris redécouvre Lutèce

Pendant des siècles, une grande partie de la ville antique reste enfouie sous Paris. Les travaux du XIXe siècle font réapparaître plusieurs de ses monuments. Les Arènes de Lutèce sont mises au jour à partir de 1869 lors du percement de la rue Monge. En 1883, une partie du site est menacée par un projet de dépôt de tramways. Victor Hugo intervient alors auprès du conseil municipal et lance cet appel devenu célèbre : conserver les Arènes « à tout prix ». Le monument est finalement sauvegardé.

Un autre ensemble majeur est découvert sous le parvis de Notre-Dame. En 1965, des fouilles sont entreprises à l’occasion d’un projet de parking souterrain. L’importance des vestiges oblige à modifier le chantier. Entre 1965 et le début des années 1970, les archéologues mettent notamment au jour un système de quais antiques, des habitations équipées d’hypocaustes, un établissement de bains et le rempart du Bas-Empire. La Crypte archéologique du parvis de Notre-Dame, aménagée pour conserver ces vestiges in situ, ouvre au public en 1980.

Vestiges de Lutèce

Où retrouver Lutèce aujourd’hui ?

Les Arènes de Lutèce, dans le 5e arrondissement, permettent encore d’entrer physiquement dans l’ancien amphithéâtre gallo-romain.

Le musée de Cluny – musée national du Moyen Âge, 28 rue Du Sommerard, 75005 Paris, conserve les thermes antiques du nord de Lutèce et leur monumental frigidarium.

Le musée Carnavalet – Histoire de Paris, 23 rue Madame de Sévigné, 75003 Paris, présente les Parisii, leurs monnaies et de nombreux vestiges de la ville antique.

La Crypte archéologique de l’île de la Cité, sous le parvis de Notre-Dame, permet enfin de parcourir plus de deux mille ans d’histoire urbaine, depuis les installations gallo-romaines jusqu’au Paris moderne.

Lutèce, Paris, Paname : trois âges d’une même ville

Lutèce n’est donc pas simplement un nom désuet retrouvé dans les livres d’histoire ou sur quelques enseignes parisiennes : il désigne les strates gauloises puis gallo-romaines sur lesquelles s’est construite une partie de la capitale.

Paris, hérité du nom des Parisii, s’impose progressivement à la fin de l’Antiquité et traverse ensuite les siècles jusqu’à devenir le nom de la capitale française.

Quant à Paname, apparu dans l’argot au début du XXe siècle, il appartient à une tout autre histoire : celle des chansons, des faubourgs, des bistrots, du parler populaire et d’une ville qui aime se donner des surnoms. Trois noms, en somme, pour trois couches d’une histoire parisienne qui continue de se lire sous les rues de la capitale.

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L’auteur

Martine Gatti

Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.

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