L’État sait-il coder ? Scribe, XPN, Tchap… la souveraineté numérique française doit encore s’incarner

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La question est souvent mal posée. Le sujet n’est pas de savoir si “l’État sait coder”, mais s’il sait s’organiser comme un éditeur de produit avec des équipes stables, un responsable identifié, une feuille de route gouvernée par les usages, des boucles de retour rapides, et des arbitrages clairs entre sécurité, coûts et efficacité. Or, au plan public, ces conditions sont plus difficiles à réunir qu’au plan privé. La messagerie Tchap, devenue en 2025 un canal officiellement recommandé pour sécuriser les échanges professionnels des agents, en donne une illustration instructive : utile, réelle, mais encore largement inaboutie. Et l’échec massif du logiciel de procédure pénale de la police – Scribe / XPN – en montre la version tragique : quand la gouvernance et la “fabrique produit” déraillent, le prix se compte en centaines de millions… et en temps perdu au quotidien. Autrement dit : un coût très lourd pour le contribuable, et une fragilisation de fait de la résilience administrative, qui augmente l’exposition aux risques potentiels d’ingérence, de compromission ou d’exploitation (y compris via des dépendances techniques ou juridiques extra-européennes).

Un projet informatique “réussit” quand il livre ce qui était prévu au cahier des charges. Un produit “réussit” quand il est adopté spontanément, quand il fait gagner du temps, quand il devient une évidence au quotidien, et quand il s’améliore sans rupture à mesure que les besoins changent. Cette différence paraît sémantique ; elle est décisive.

Or l’administration française a des raisons structurelles de peiner à se comporter comme un éditeur de produit :

  • Gouvernance éclatée : trop de décideurs, pas assez de responsabilité continue.
  • Cycles de décision longs : marchés publics, validations multiples, arbitrages tardifs.
  • Contraintes légitimes mais lourdes : sécurité, interopérabilité, accessibilité, postes verrouillés, conformité juridique.
  • Conduite du changement sous-dimensionnée : support, formation, migration progressive, pédagogie des usages.

On peut “livrer” sans convaincre ; et l’on peut imposer sans faire adopter. C’est exactement la zone grise dans laquelle Tchap a longtemps évolué.

Tchap : une réussite stratégique partielle, une réussite d’usage encore fragile

Tchap est devenue la messagerie instantanée largement promue dans la sphère publique via une circulaire du Premier ministre datée du 25 juillet 2025, avec une mise en application au 1er septembre 2025. L’objectif affiché est clair : réduire les risques liés aux messageries grand public et standardiser une solution “État”, hébergée en France. Autrement dit : au plan stratégique, Tchap répond à un besoin de souveraineté et d’hygiène numérique. C’est le socle de sa légitimité.

Au plan de l’adoption, l’image est plus nuancée et, surtout, mieux mesurable qu’au moment où cet article a été écrit. Les sources publiques parlent désormais d’utilisateurs actifs mensuels : la documentation officielle évoque près de 300 000 actifs mensuels et plus de 8 millions de messages par mois en 2025 ; d’autres suivis publics (beta.gouv) publient un ordre de grandeur plus bas (autour de 230 000 actifs mensuels), ce qui rappelle que les périmètres, périodes et méthodes de comptage peuvent varier. L’ordre de grandeur confirme une réalité : Tchap n’est pas un gadget. Mais ces chiffres n’achèvent pas le débat : ils disent l’usage, pas l’adhésion.

Car Tchap a souffert d’un différentiel classique entre “outil légitime” et “outil aimé”. Longtemps, l’expérience a été vécue comme inférieure aux standards de fluidité du grand public. La bonne nouvelle, c’est qu’on voit un rattrapage fonctionnel net : appels audio/vidéo, appels de groupe, partages d’écran, effort d’industrialisation sur poste de travail (clients bureau, feuille de route 2026). Cette accélération signale une volonté d’entrer dans une logique produit : ajouter ce qui manque, réduire les irritants, rapprocher l’outil des usages réels.

Le verdict raisonnable tient donc en une phrase : Tchap n’est pas un échec, mais pas encore une réussite pleine. Au plan stratégique, l’outil remplit une fonction ; au plan de l’expérience, il reste une marche à franchir pour transformer une adoption largement institutionnelle en adoption organique.

XPN (ex-Scribe) : quand l’État ne fabrique plus un produit, mais une machine à perdre du temps

Si Tchap illustre la zone grise, le logiciel de procédure pénale de la police illustre la falaise. Le programme lancé par le ministère de l’Intérieur (Scribe, rebaptisé XPN) devait moderniser la rédaction des procédures et, initialement, converger avec la gendarmerie (qui s’en est retirée très tôt). Selon une ordonnance de règlement de la Cour des comptes datée du 16 octobre 2025, rendue publique dans la presse début décembre, le coût global de l’échec atteindrait environ 257 millions d’euros – un total qui inclurait non seulement le développement, mais aussi le temps perdu par les enquêteurs. Et c’est là le point le plus accablant : le fiasco ne s’évalue pas seulement en argent, mais en heures de travail détruites, jour après jour, commissariat après commissariat.

Les exemples rapportés ont la violence du concret : ergonomie pénalisante, contraintes absurdes (jusqu’à la difficulté d’enregistrer proprement des pièces jointes), et une estimation de 30 à 45 minutes perdues par jour pour certains agents, selon les syndicats cités. Ajoute à cela une critique récurrente : gouvernance éclatée et dilution des responsabilités. On retrouve, amplifiés, tous les défauts d’un pilotage “projet” sans culture produit : trop de comités, trop de strates, pas assez de décisions rapides fondées sur l’usage réel.

XPN devient alors le négatif photographique de ce qu’on attend d’un “éditeur de produit” public. Un produit digne de ce nom vise à réduire les frictions et à libérer du temps. Ici, l’outil est décrit comme produisant l’inverse : il consomme l’attention, multiplie les manipulations, et fabrique de la défiance. Le “logiciel” cesse d’être un instrument ; il devient une contrainte institutionnalisée.

Ce que disent ensemble Tchap et XPN : la question n’est pas la compétence, mais l’organisation

Mis côte à côte, Tchap et XPN posent la même question sous deux intensités :

  • Qui porte le produit dans la durée ? Un vrai “owner” qui reste, arbitre, assume.
  • Comment l’État écoute-t-il ses utilisateurs ? Non pas une enquête annuelle, mais une boucle continue : irritants, mesures, corrections, relivraisons.
  • Qu’est-ce qui est mesuré ? Pas seulement le nombre de comptes, mais le temps gagné, le taux de succès des tâches, la charge support, la satisfaction.
  • Quel pouvoir d’arrêt existe ? Dans le privé, on coupe vite ce qui ne marche pas. Dans le public, l’inertie transforme parfois un mauvais produit en gouffre.

Le paradoxe est qu’au plan technique, l’État sait faire émerger des équipes très compétentes. Mais au plan organisationnel, la continuité et la responsabilité sont plus difficiles : turn-over, réorganisations, marchés successifs, arbitrages politiques. Et quand la sécurité est au cœur du sujet (messagerie souveraine, procédure pénale), la tentation est forte de privilégier la conformité sur l’expérience. Or sans expérience robuste, la conformité reste théorique : les utilisateurs contournent, bricolent, ou subissent.

Où se situe la France ? Benchmark mondial

Si l’on quitte un instant les débats hexagonaux (Tchap, XPN/Scribe) pour regarder les indicateurs internationaux, un constat s’impose : la France appartient clairement à la première division des États numérisés, mais elle n’est pas dans le peloton de tête des pays qui excellent durablement dans la fabrication de produits publics simples, adoptés et continuellement améliorés. Autrement dit : la France est solide au plan des briques et des doctrines, plus inégale au plan de l’exécution “éditeur de produit”.

Quelques repères utiles :

  • ONU – E-Government Development Index (EGDI, 2024) : la France se situe autour de la 30e place (catégorie “Very High”), avec un recul par rapport à 2022. Ce classement mesure l’ampleur et la maturité des services publics numériques (services en ligne, infrastructures, capital humain).
  • Network Readiness Index (NRI, 2024) : France 16e / 133. Indicateur plus transversal, il capture la capacité d’un pays à déployer, gouverner et faire adopter le numérique (technologie, people, gouvernance, impact).
  • IMD – World Digital Competitiveness (2025) : France 21e / 69. Ici, on mesure la “capacité et la préparation” d’une économie (entreprises, État, société) à adopter et exploiter les technologies numériques.
  • National Cyber Security Index (NCSI) : France 14e au classement affiché. Cela confirme une force française structurelle : la sécurité, la doctrine, les capacités d’État au plan cyber.

Ces repères racontent une même histoire. La France n’est ni un “pays en retard” au plan technologique, ni un cancre du service public numérique. Mais elle n’atteint pas la régularité des leaders récurrents (Danemark, Estonie, Singapour, Corée du Sud), dont l’avantage tient moins à un “génie informatique” qu’à une organisation très stable de type plateforme : interopérabilité centrale, arbitrages rapides, itération continue, obsession de l’expérience et de l’adoption. Dans ce cadre, Tchap apparaît comme une brique stratégique qui progresse, tandis que XPN/Scribe rappelle le risque majeur : quand l’État ne se comporte pas comme un éditeur de produit, la dépense devient un coût et la souveraineté un slogan.

Où se situe la France ? Benchmark européen

Comparer n’est pas humilier : c’est se donner un instrument de lucidité. Au plan international, l’ONU place le Danemark, l’Estonie et Singapour en tête de son classement 2024 de développement de l’e-gouvernement ; la France se situe plus loin (haut du classement, mais en dehors du peloton de tête). Cela ne dit pas tout de la souveraineté, mais cela renseigne un fait simple : certains États ont fait de l’organisation produit (interopérabilité, adoption, continuité) un avantage compétitif structurel.

Voici un tableau de “bench” (scores 1 à 5) sur dix critères qui comptent réellement quand on parle de souveraineté numérique vécue : adoption, qualité d’usage, interopérabilité, auditabilité, vitesse de livraison, etc. Il ne s’agit pas d’un verdict scientifique, mais d’un outil éditorial cohérent pour situer les forces et les angles morts.

Note de lecture : score 1–5 (5 = meilleur niveau sur le critère). Pour “Dépendance Big Tech”, 5 = dépendance faible.

PaysAdoptionUXInteropAuditabilitéDépendance Big TechTime-to-marketGouvernance produitSupport / changeCoûts / efficienceCloud / sécuritéTotal /50
Estonie545444544443
Singapour554335544442
Danemark544344544441
Pays-Bas544433444439
Finlande544334444439
Corée du Sud544334444439
Suède543324344436
France434433333434
Royaume-Uni443324433434
Allemagne333443333433

Ce tableau met en évidence une ligne de fracture. La France dispose de briques et de doctrines sérieuses (identité, sécurité, cloud, open source), mais elle peine encore à industrialiser l’expérience et l’adoption avec la régularité des leaders. À l’inverse, le Danemark réussit à “faire masse” parce que l’identité numérique et la communication officielle sont profondément intégrées à la vie quotidienne ; l’Estonie a construit une colonne vertébrale d’interopérabilité qui évite l’empilement de silos ; les Pays-Bas affichent une appropriation très large de l’identité numérique ; Singapour incarne une puissance de gouvernance “produit” (décision, itération, simplification) ; la Finlande et la Corée du Sud combinent maturité des services et continuité ; la Suède et le Royaume-Uni montrent de fortes réussites d’usage, mais avec une tension plus nette entre performance et dépendances (acteurs privés dominants, briques étrangères). L’Allemagne, enfin, prouve une capacité de déploiement sur certains périmètres régaliens, mais reste freinée par la fragmentation et la difficulté à homogénéiser rapidement les usages.

La sortie par le haut : traiter l’agent public comme un utilisateur, pas comme un exécutant

La solution n’est pas de singer le privé, mais d’importer ce qui fait la solidité d’un éditeur de produit – en l’adaptant aux contraintes publiques :

  • Équipes stables (produit, UX, tech, ops) avec mandat pluriannuel.
  • Responsabilité claire : une chaîne de décision courte, assumée.
  • Itération rapide : livrer petit, corriger vite, documenter, industrialiser ensuite.
  • Mesure d’impact : temps gagné, erreurs évitées, charge mentale réduite.
  • Conduite du changement au niveau des usages : accompagnement, migration progressive, support réel.

Tchap montre qu’un produit public peut exister, tenir et progresser, même sous contrainte. XPN montre qu’un produit public peut aussi devenir une impasse quand l’organisation empêche l’écoute, l’arbitrage et la responsabilité. Entre les deux, se dessine une vérité simple : la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se fabrique. Et elle se fabrique comme un produit.

Sources

  • Circulaire du Premier ministre (25 juillet 2025) sur l’usage de Tchap (Légifrance) : https://www.legifrance.gouv.fr/circulaire/id/45618
  • Tchap – “À propos” (statistiques d’usage) : https://tchap.numerique.gouv.fr/about/a-propos/
  • Tchap (beta.gouv) – indicateurs d’impact : https://beta.gouv.fr/startups/tchap.html
  • XPN / Scribe – enquête et révélations sur l’ordonnance de règlement (Le Monde, 2 déc. 2025) : https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/12/02/plus-de-257-millions-d-euros-pour-un-logiciel-inutilisable-le-projet-xpn-de-la-police-nationale-etrille-par-la-cour-des-comptes_6655736_3224.html
  • XPN / Scribe – synthèse sectorielle (L’Usine Digitale, 5 déc. 2025) : https://www.usine-digitale.fr/secteur-public/lechec-a-257-millions-deuros-du-logiciel-de-redaction-de-procedures-penales-de-la-police.FGF47JAOLBDR3LDCAC5LZ4HVYU.html
  • MitID – statistiques officielles (MitID) : https://www.mitid.dk/en-gb/about-mitid/mitid-statistics/
  • MitID / Digital Post – chiffres (Agence danoise du numérique – Digst) : https://en.digst.dk/numbers-and-statistics/ et https://en.digst.dk/systems/digital-post/digital-post-user-data/
  • X-Road / X-tee (Estonie) : https://e-estonia.com/solutions/interoperability-services/x-road/ et https://www.ria.ee/en/state-information-system/data-exchange-platforms/data-exchange-layer-x-tee
  • DigiD (Pays-Bas) – 550 millions de connexions en 2024 : https://www.nldigitalgovernment.nl/news/use-of-digid-has-risen-to-550-million-logins-in-2024/
  • FranceConnect – 40 millions de citoyens connectés (DINUM, 4 juil. 2024) : https://numerique.gouv.fr/actualites/franceconnect-franchit-le-cap-des-40-millions-de-citoyens-connectes-en-juin-2024/
  • ONU – E-Government Survey 2024 (références et top 3) : https://www.un.org/fr/node/222364 et PDF : https://desapublications.un.org/sites/default/files/publications/2024-09/%28Web%20version%29%20E-Government%20Survey%202024%201392024.pdf
  • Allemagne – BwMessenger (Matrix/Element) : https://element.io/case-studies/bundeswehr
Gaspard Louvrier
Gaspard Louvrier explore les frontières mouvantes de la recherche, des technologies émergentes et des grandes avancées du savoir contemporain. Spécialiste en histoire des sciences, il décrypte avec rigueur et clarté les enjeux scientifiques qui traversent notre époque, des laboratoires aux débats publics.