L’endométriose fait partie des douleurs qui font hésiter avant un déplacement, un rendez-vous, une sortie, un projet. Le vendredi 10 avril 2026, au Café à projets du 4bis à Rennes, Valentine Crespon, 26 ans, proposera une soirée consacrée au sport, à l’endométriose et à la santé des femmes. À l’origine de cette rencontre, un voyage en solitaire de 1 200 kilomètres à vélo entre Rennes et Hendaye, mené pour rendre visible une maladie chronique encore trop souvent mal comprise, minimisée, ou renvoyée à l’intime. Mais derrière l’aventure, il y a surtout une histoire de reconquête.
Valentine Crespon souffre d’endométriose depuis l’âge de 14 ans. Comme elle l’a expliqué à la rédaction d’Unidivers, il lui aura fallu pourtant attendre 21 ans pour obtenir un diagnostic, après sept années d’errance médicale. Sept ans durant lesquels la maladie s’installe, façonne les journées, impose ses contraintes, altère la vie professionnelle comme la vie personnelle, sans toujours trouver en face l’écoute ou les aménagements nécessaires.
Comme beaucoup de femmes atteintes de pathologies chroniques, elle a appris à vivre avec les douleurs, les rendez-vous médicaux, les arbitrages permanents, les renoncements minuscules qui s’accumulent. En 2022, se sentant isolée, elle prend contact avec l’association Bretagne Endométriose. Elle y propose la co-construction de « cafés papote endo », des cercles de parole destinés aux femmes atteintes d’endométriose. Cette première implication associative agit comme un révélateur. Elle y découvre les bienfaits de l’engagement, le soulagement de la parole partagée, et la puissance de ce qui se tisse lorsqu’on cesse de porter seule une maladie invisible.
Puis vient la colère. Une colère née d’une expérience professionnelle où, malgré une RQTH et une ALD, son endométriose est peu prise en compte. Pas assez d’aménagements, pas assez de souplesse pour les rendez-vous médicaux, pas assez de compréhension pour adapter le poste. Ce sentiment de ne pas être reconnue dans la réalité concrète de la maladie agit comme un déclic. Au même moment, en rouvrant un vieux carnet où elle notait autrefois ses rêves, elle retrouve deux phrases écrites l’une à la suite de l’autre : « oser voyager seule » et « faire la Vélodyssée ».
Il y avait là, presque en germe, une direction. Elle décide de les réunir. Partir seule. Partir à vélo. Longer l’Atlantique jusqu’au Pays basque. Et, bientôt, faire de ce voyage un geste au nom de l’endométriose, pour l’adapter à sa maladie, mais aussi pour sensibiliser avant, pendant et après la route.

Le vélo, non comme exploit, mais comme réponse
Ce qui touche dans le projet de Valentine Crespon, c’est qu’il ne relève pas de la performance pour la performance. Son périple n’est pas raconté comme un exploit spectaculaire, mais comme une tentative de reprendre la main. Reprendre la main sur le récit de la maladie. Reprendre la main sur un corps trop souvent associé à la douleur. Reprendre la main sur ce qu’il est encore possible d’imaginer.
Avant le départ, elle doute. Elle craint de ne pas tenir physiquement ni psychologiquement. Elle imagine même devoir s’arrêter dès Nantes. Mais très vite, quelque chose se déplace. Elle ressent les bienfaits physiques et psychologiques d’un quotidien rythmé par l’effort, mais surtout par une autre relation au temps. Manger lorsqu’elle a faim. Faire des pauses sans se soucier de l’heure ou du lieu. Aller aux toilettes aussi souvent que nécessaire. Dormir selon les besoins du corps. Et, peut-être surtout, ne plus être dictée en permanence par les rendez-vous médicaux.
Cette douceur nouvelle ne signifie pas l’absence de douleur. Au contraire. Le voyage a aussi été traversé de souffrances très concrètes. Les lombaires, surtout, avec des décharges électriques quotidiennes. Le ventre. Les poignets sur le guidon. Les jambes. Les fesses. Il a fallu ralentir, s’arrêter plusieurs jours, faire des pauses, accepter de reprendre autrement. Rien d’une épopée lisse. Rien d’un récit triomphal. Plutôt une traversée lucide, où la ténacité ne nie jamais la fragilité.
Et pourtant, au cœur de cette épreuve, elle découvre aussi la force de son corps. Pour la première fois, dit-elle en substance, elle a pu l’associer à autre chose qu’à la douleur. Chaque jour, en pédalant, elle aimait penser que ce même corps douloureux l’aidait à avancer un peu plus loin. Le retournement est là. Le corps n’est plus seulement le lieu de l’empêchement. Il redevient, malgré tout, le lieu d’une puissance possible.

Rouler pour soi, rouler pour les autres
Dans cette aventure, Valentine Crespon n’était pas seule, même lorsqu’elle roulait en solitaire. Elle raconte combien la présence de ses proches l’a portée. Dans les moments difficiles, elle les imaginait pédaler avec elle, « comme sur un grand tandem ». Elle pensait aussi aux femmes de son entourage atteintes d’endométriose, et se disait qu’elle roulait pour elles. Cette image dit beaucoup. Le voyage n’est pas seulement un défi individuel. Il devient un fil tendu entre des existences marquées par la même maladie, parfois la même fatigue, souvent le même silence imposé.
Avant même le départ, elle avait d’ailleurs organisé à l’Hôtel Pasteur, à Rennes, une soirée de lancement réunissant une quarantaine de personnes. Il s’agissait déjà de sensibiliser, mais aussi de transmettre autre chose : l’idée qu’il reste possible d’oser. Oser réaliser un rêve, même en l’adaptant. Oser ne pas laisser la maladie définir à elle seule l’horizon.
Pour mener ce projet, plusieurs structures l’ont soutenue, financièrement ou matériellement : la bourse FRIJ du 4bis et de la Ville de Rennes, dont elle a été lauréate « coup de cœur du jury », Ta Grand Mère à Vélo, Sobhi Sport, By Quentin et Marion, ainsi que Bretagne Endométriose. Cet ancrage local donne aussi au projet une tonalité particulière. Ce n’est pas seulement une aventure personnelle. C’est une initiative née d’un territoire, de ses solidarités, de ses relais associatifs et de ses lieux d’engagement.

Le sport comme réappropriation, non comme injonction
L’un des aspects les plus justes de la parole de Valentine Crespon tient à sa manière d’éviter le piège de l’injonction. Le sport, dans son récit, n’est jamais présenté comme un remède miracle. Il n’est ni obligation morale, ni recette magique. Il devient un espace de réappropriation.
Elle le dit avec une belle franchise : son endométriose la contraint au quotidien, mais paradoxalement, elle la pousse aussi à l’action. Sans cette maladie, elle ne serait peut-être jamais montée sur son vélo pour parcourir 1 200 kilomètres seule. S’engager pour cette cause lui permet de reprendre le contrôle, de choisir quand parler de la maladie, comment la vivre, comment l’inscrire dans le monde. Cela l’aide aussi à être davantage à l’écoute de ses ressentis, à prendre soin d’elle, à cultiver une forme d’indulgence envers elle-même.
Cette nuance est essentielle. L’activité physique, ici, n’écrase pas la maladie sous un discours volontariste. Elle ouvre un espace où le corps peut être regardé autrement. Non plus seulement comme un lieu douloureux, mais comme un partenaire, parfois fragile, parfois puissant, toujours digne d’attention. Dans un univers où tant de femmes malades se sentent sommées de « tenir », cette parole-là compte.
Oser rêver au-delà de la maladie
À celles qui n’osent plus voyager, sortir, bouger ou se lancer seules dans un projet, Valentine Crespon adresse un message simple et fort. La maladie est déjà assez contraignante pour qu’on ne s’ajoute pas soi-même de nouvelles limites. Son conseil n’est pas de reproduire à l’identique son aventure. Il est d’adapter ses rêves à sa réalité, sans y renoncer pour autant.
Elle raconte avoir emporté avec elle tout le nécessaire pour traverser le voyage du mieux possible : bouillotte, patchs chauffants, patchs au CBD, crèmes décongestionnantes, trousse à pharmacie, antidouleurs, anti-inflammatoires, ordonnance de kinésithérapie en cas de besoin le long de la route. Elle avait également réalisé un bilan postural à vélo afin d’ajuster sa position et de limiter les douleurs. Rien d’improvisé, donc. L’audace, ici, ne s’oppose pas à la prudence. Elle passe au contraire par une intelligence concrète de la maladie.
Son message vaut aussi pour des gestes beaucoup plus modestes en apparence. Tout le monde n’a pas à partir six semaines sur la Vélodyssée. Commencer par marcher, sortir de chez soi, aller dans la nature, rejoindre un cercle de parole, c’est déjà considérable. Pour elle, le premier pas décisif a été de rompre l’isolement créé par la maladie. Il y a là une leçon précieuse. Avant le grand départ, il y a souvent cette chose discrète et immense : cesser de rester seule avec ce qui fait mal.

Une soirée pensée comme un passage de relais
Si la soirée du 10 avril au 4bis ne se limite pas à un témoignage personnel, c’est précisément parce que Valentine Crespon veut qu’elle soit utile. Elle souhaite que les participant.es repartent avec des conseils, des pistes concrètes pour mieux vivre avec l’endométriose, ou pour devenir à leur tour des relais de sensibilisation autour d’eux. Elle sait aussi les limites de sa propre parole. Elle peut raconter la maladie avec ses mots, évoquer ses ressentis, témoigner des bénéfices physiques et mentaux éprouvés pendant six semaines de voyage. Mais elle ne prétend pas se substituer à des professionnel.les.
D’où la présence de Tivizio Pavic, docteur en psychologie sociale et enseignant en activité physique adaptée, et de Gabriella Da Silva, kinésithérapeute pelvienne. Leur apport donnera à la soirée une profondeur scientifique et pratique complémentaire. Quant au Living Lab Santé des Femmes de Rennes, sa présence permettra d’élargir le cadre, de rappeler que l’endométriose ne résume pas à elle seule les enjeux liés à la santé des femmes. Le combat dépasse un seul diagnostic. Il touche à la manière dont une société écoute, accompagne, prend au sérieux des réalités corporelles encore trop souvent sous-estimées.
Valentine Crespon le souligne avec justesse : la santé des femmes n’est pas un sujet de femmes, c’est un sujet de société. Et elle ajoute que les hommes aussi ont leur place dans cette évolution. Là encore, l’intérêt de cette soirée rennaise est de déplacer les lignes. On quitte l’entre-soi du vécu solitaire pour entrer dans un espace commun, où l’expérience intime devient matière à comprendre, à transmettre, à transformer.
À Rennes, ramener le voyage pour en faire une parole commune
Ce que Valentine Crespon propose, au fond, c’est de ramener son voyage à Rennes. Non comme un souvenir personnel à raconter après coup, mais comme une expérience à partager, à ouvrir, à prolonger. Il y a quelque chose de très beau dans ce mouvement de retour. On part seule, puis on revient vers les autres. On traverse des douleurs, des paysages, des doutes, des élans, et l’on transforme tout cela en parole offerte.
Dans une époque saturée de récits de dépassement parfois simplistes, sa démarche retient au contraire par sa vérité. Elle ne gomme ni les limites ni les souffrances. Elle ne maquille pas la maladie en aventure glamour. Elle montre qu’il est possible, malgré tout, de rouvrir du possible. Et que parfois, le premier geste politique, le plus humain aussi, consiste simplement à dire : ce corps douloureux est encore capable d’avancer.
FAQ endométriose — quelques repères pour mieux comprendre
Qu’est-ce que l’endométriose ?
L’endométriose est une maladie chronique dans laquelle un tissu semblable à la muqueuse utérine se développe en dehors de l’utérus. Elle peut provoquer des douleurs parfois très importantes et, selon les cas, altérer fortement la qualité de vie.
Quels symptômes peut-elle provoquer ?
Les symptômes varient d’une personne à l’autre. On retrouve souvent des règles très douloureuses, des douleurs pelviennes, une fatigue marquée, des douleurs pendant les rapports sexuels, ainsi que parfois des troubles digestifs ou urinaires, surtout autour des règles.
Pourquoi parle-t-on souvent d’errance médicale ?
Parce que la maladie peut être longtemps banalisée ou mal identifiée. Beaucoup de patientes entendent pendant des années que leurs douleurs sont « normales », avant d’obtenir enfin un diagnostic et une prise en charge adaptées.
Le sport peut-il aider ?
L’activité physique ne guérit pas l’endométriose. En revanche, lorsqu’elle est pensée de façon adaptée, elle peut aider certaines personnes à mieux vivre avec la maladie, au plan du moral, de la mobilité, du bien-être général et du rapport au corps.
Faut-il forcément entreprendre un grand défi pour se réapproprier son corps ?
Absolument pas. Pour certaines femmes, marcher, sortir de chez soi, rejoindre un groupe de parole, aller dans la nature ou reprendre une activité douce constitue déjà une étape essentielle. L’important n’est pas la performance, mais la possibilité de retrouver un peu d’élan à son rythme.
Quand faut-il consulter ?
Lorsque les douleurs menstruelles deviennent très intenses, reviennent de manière durable, gênent le quotidien, le travail, les études, les déplacements ou la vie intime, il est important d’en parler à un professionnel de santé. Des douleurs invalidantes ne doivent pas être considérées comme normales par principe.
Infos pratiques
Vendredi 10 avril 2026 à partir de 18h30
Café à projets du 4bis, Rennes
En présence de :
Valentine Crespon, 1 200 km à vélo en solo pour l’endométriose
Tivizio Pavic, docteur en psychologie sociale et enseignant en APA
Gabriella Da Silva, kinésithérapeute pelvienne
Le Living Lab Santé des Femmes de Rennes
Entrée gratuite, sur inscription
Par QR code sur l’affiche ou par mail : bretagne.endometriose@gmail.com
