On dit parfois que celui dont on a amputé le bras ou la jambe continue de sentir dans son membre disparu les piqûres de la vie. Ainsi en va-t-il de mon cœur orphelin, un an après, toujours étreint de la présence de l’ami qui nous a quittés le 13 avril 2025, Mario Vargas Llosa, l’auteur que j’ai le plus traduit, le plus aimé.
Je l’ai suivi partout pendant plus d’un demi-siècle. Nous avions presque le même âge, mais plus qu’un frère, je voyais en lui un demi-dieu, un Père éternel. Lui-même renvoyait l’image du romancier rival du Créateur, un déicide — Historia de un deicidio, avait-il intitulé son immense essai sur l’écriture romanesque, qui attend toujours d’être publié en français.
J’étais son ombre. Je me tenais derrière lui, comme ce jour à Bordeaux, au théâtre André-Malraux, où l’on représenta La Demoiselle de Tacna et où, quand le rideau tomba, je fondis en larmes en reconnaissant, à travers ses dialogues, ma propre voix. Et cette voix, la sienne, la mienne, s’est éteinte. Revissé l’encrier, l’écran en pause permanente. Mais qui ressuscitera la voix qui t’est due ? La voz a ti debida, comme j’aimais à lui dire en répétant ce si beau vers de la Renaissance espagnole.
Gallimard, un an après, publie en Folio l’œuvre qui lui tenait le plus à cœur, Conversation à La Catedral, celle dont il a déclaré : « Si je devais sauver du feu un seul de mes romans, ce serait celui-là ».

Une voix soustraite à l’oubli
Mais sa voix puissante, son timbre éclatant, ne sauraient se fondre dans l’oubli. Déjà les tiroirs sont ouverts à son ardente mémoire. La collection Quarto, chez Gallimard, pourrait bien abriter un jour prochain la somme des romans qui n’ont pas trouvé place dans les deux volumes de la Pléiade qui l’avaient rendu si heureux et si fier.
Ou encore cet ancien projet de réunir la plupart de ses articles que, par milliers, il dispensa dans la presse sous l’appellation Piedra de toque, « Pierre de touche », comme pour avaliser l’or qui illuminait leur substance. Ainsi en avions-nous fait naguère, avec Laurence Tacû, son éditrice à L’Herne, en publiant ce fleuron de son œuvre journalistique : Le Tour du monde en 80 textes (ou presque).
Et là, cette si belle image de ta splendeur, photographié par ta fille Morgana, alors que tu rendais visite à Gauguin, aux îles Marquises, afin d’écrire l’un de tes plus beaux livres, Le Paradis — un peu plus loin. Mais pour moi qui, toute ma vie, voulus mettre ta voix dans ma voix, chacune de tes phrases me transportait au paradis.

La lettre du lendemain
Paradis perdu ? Alors, un an après, je relis cette lettre que j’écrivis au lendemain de ta mort :
Mario,
Des vents mauvais se sont levés contre toi, mais tu as sorti la tête et refusé cette tempête que tu n’avais jamais tolérée, à l’instar de Victor Hugo tant admiré, que sous ton crâne d’où naissaient autant de personnages que de la tête de Jupiter, maître des dieux, dont tu te voulais le rival — déicide, disais-tu.
Alors tu as jeté sur la page blanche ces Vents, ton avant-dernier récit, qui disait déjà tout de ce désarroi qui t’avait saisi au sortir du Covid. La fatigue te cernait, mais tu eus la force mélancolique de te camper encore, vaillant et toujours victorieux, sur le devant de la scène. Saluant ton public pétrifié, tu te retiras en lui lançant : Je vous dédie mon silence ! Et le rideau tomba en se déchirant.
Et voilà ce dernier roman, déjà sous presse, qui se dressera sur tes cendres. Ton enfant posthume, un orphelin. Orphelin, je le suis aussi, et est-ce assez bête quand nous avons, à quelques mois près, le même âge. Peut-on dire orphelin de frère ? Moi, je me pressais contre toi comme un petit garçon et te volais ta voix. Intarissable, toi, l’homme qui parle, que ne m’en as-tu conté, de ces histoires que je révélais ensuite à mes camarades en déformant tes paroles ! Petit rapporteur, quoi.

Toi, tu étais assez généreux pour caresser mes mots. C’est vrai que je me voulais fidèle, car je t’aimais totalement. Et tiens, tu t’amusais à compter les pieds de ce titre turbulent, Tours et détours de la vilaine fille, un décasyllabe calqué sur Travesuras de la niña mala. Et cela te faisait sourire d’autant que tu avais glissé dans ces pages un petit personnage lubrique et bedonnant qui s’appelait Salomon Toledano, un traducteur au petit pied et de grand amour. Tu te rappelais que mes ancêtres avaient vécu à Tolède et que cette ville de Castille fut l’École des traducteurs.
Hommage ? Dommage à tout jamais, car je n’aurai plus ta voix, tes contes, ta folie créatrice, les monstres engendrés dans le sommeil de ta raison. Depuis ce matin, quand le verdict est tombé, j’erre dans ma pièce et tourne en rond comme l’un de tes chiens perdus dans la ville, un de tes Chiots, le premier texte que tu m’as donné à traduire après notre rencontre à Barcelone en 1971.
Mario, plus d’un demi-siècle, toute ma vie avec toi. Non, non, pas pleurer. Tu as rejoint ce que l’hébreu appelle la Maison de Vie. Mario, je te vois au miroir dans mon masque de douleur, alors que tu as rejoint l’immortalité des livres, et je crie à tout vent : Mario Vargas Llosa, immensément vivant !
