Depuis sa création en 2017, Crowd, pièce majeure de Gisèle Vienne, tourne comme un classique contemporain, mais un classique qui refuse de se figer. À chaque reprise, elle ramasse du réel, elle enregistre des déplacements, elle recontextualise. À Lorient, les 3 et 4 février 2026, Crowd arrive avec tout ce que le mot « fête » charrie désormais, entre désir d’intensité, nostalgie d’un monde d’avant, et politique du rassemblement.
Une free party au théâtre, mais sans folklore
On résume parfois Crowd comme « une rave sur un plateau ». C’est juste, et c’est trop peu. La pièce s’ouvre sur un terrain vague, sur les vestiges d’une fête, puis la foule arrive, quinze interprètes, et quelque chose se remet à battre. Or Gisèle Vienne ne reconstitue pas une nuit techno comme on ferait un décor. Elle en cherche la vérité, celle qui se niche dans les micro-gestes et dans la manière dont un groupe s’auto-organise, se chauffe, s’absorbe, se dissout, puis renaît.
Le plateau devient alors un laboratoire social. On y reconnaît des situations, puisque l’on y boit, l’on s’enlace, l’on s’éloigne, l’on se retrouve, et pourtant le regard n’est jamais celui du simple témoin. Tout est légèrement décalé, comme si la fête était observée au travers d’une loupe temporelle, qui fait apparaître la mécanique du désir collectif.
La musique, au cœur, presque comme un document
Dans Crowd, la musique électronique n’accompagne pas la danse, elle la structure, elle l’aimante, elle en devient l’archive. La sélection assume une dimension historique, qui fait entendre la matrice Detroit, mais aussi des courants qui ont fabriqué notre imaginaire club, de l’underground militant à la trance mentale. Le Théâtre de Lorient cite notamment Underground Resistance et la techno de Detroit, tandis que la liste des artistes joués dessine une cartographie de références qui vont de Jeff Mills à Drexciya. Autrement dit, ce que l’on écoute ici n’est pas une « ambiance », c’est une généalogie mise en tension, une mémoire sonore qui porte déjà une vision du monde.
Cette place accordée à la musique tient aussi au fait que Crowd parle de transmission. Une free party, ce n’est pas seulement un défouloir, c’est une culture qui se passe de corps en corps, d’écoute en écoute, et qui fabrique une manière d’être ensemble. Sur scène, cette transmission devient lisible.
Des corps montés sur une autre horloge
La signature de Gisèle Vienne, c’est souvent une perception modifiée. Dans Crowd, le mouvement se fabrique dans une temporalité trafiquée, qui alterne accélérations saccadées et ralentis profonds. Ce n’est pas une coquetterie formelle, puisque cette horloge étrange dit quelque chose de la fête elle-même. Une nuit de rave, on la vit comme un montage intérieur, qui saute des blocs de temps, qui dilate un instant, qui efface le reste.
Vienne pousse ce phénomène jusqu’à le rendre visible. Le corps n’est plus seulement expressif, il est un outil d’analyse. La transe, ici, n’est pas un cliché, elle devient une question. Que fait la foule au corps, et que fait le corps à la foule ?
« Danse sociologique » : quand les gestes ordinaires deviennent chorégraphie
Ce qui trouble dans Crowd, c’est que la danse ne vient pas uniquement de la « danse ». Elle naît aussi de nos gestes sociaux, qui restent d’ordinaire sous le radar, et que Vienne extrait, isole, puis recompose. Dans les mots de l’entretien que vous évoquez, on entend ce fil très clairement.
« C’est une mise en perspective de la danse sociologique, et du langage du corps, avec des gestes qui ne sont pas forcément de danse, comme boire un verre ou prendre quelqu’un dans ses bras. On reconnaît des situations, mais le regard est déplacé, dans le but de nous voir autrement. »
Ce « nous voir autrement » est peut-être le nerf du spectacle. La fête n’est ni idéalisée ni condamnée. Elle est observée comme un lieu où se jouent la tendresse et la brutalité, l’euphorie et la solitude, l’empathie et la prédation. Vienne ne moralise pas, elle montre, et elle laisse au spectateur la responsabilité de sa propre lecture.
Une œuvre qui change parce que le monde change
Crowd a commencé à tourner en 2017. Huit ans plus tard, le mot « fête » n’a plus le même poids, et c’est précisément ce que la pièce assume. Depuis la pandémie, les rassemblements ont été interdits, puis reconfigurés, tandis que les free parties ont souvent été plus durement réprimées et plus violemment débattues. Ce déplacement politique du regard sur la fête rejaillit sur la scène. Là encore, l’entretien que vous mentionnez résume l’enjeu, sans l’enfermer.
« En huit ans, le monde a changé : le contexte raconte une œuvre et influe sur elle. En 2020, les fêtes ont été interdites pendant la pandémie, les free parties réprimées. Or ce sont des endroits de cohésion sociale, de contre-culture où le désir d’invention d’un autre monde est fort, où il y a une grande liberté, où se forme la pensée critique pour les jeunes générations. »
Ce passage est central, parce qu’il dit pourquoi Crowd n’est pas un « spectacle sur la techno » mais une pièce sur le politique au ras du corps. La fête y apparaît comme un espace de fabrication, au sens plein, qui fabrique du lien, des récits, des oppositions, des styles de vie, et parfois une pensée critique qui ne passe pas par les mots.
Un ancrage breton discret, mais réel
À Lorient, Crowd résonne aussi par ses interprètes, puisque la distribution compte notamment deux artistes liés à la Bretagne, Massimo Fusco et Marine Chesnais. Cette présence n’est pas un gadget local, elle rappelle que les scènes chorégraphiques et performatives se tissent aussi par territoires, par compagnonnages, par circulations. Dans une œuvre qui parle de foule, de groupe et de communauté, ce détail compte, parce qu’il raconte une autre forme de « crowd », celle des artistes qui portent une pièce, année après année, en la laissant évoluer.
Infos pratiques
Le Théâtre de Lorient indique une durée d’1 h 30, et précise que la représentation est accessible au public sourd et malentendant, avec possibilité de prêt d’un gilet vibrant sur réservation. La pièce est programmée Salle Marie Dorval, au Parvis du Grand Théâtre, ce qui la place au cœur de la ville et au cœur d’un équipement qui assume, lui aussi, l’idée de rassemblement.
- Spectacle : Crowd Gisèle Vienne
- Dates : mardi 3 février 2026 à 20h ; mercredi 4 février 2026 à 20h
- Lieu : Théâtre de Lorient, Salle Marie Dorval
- Adresse : Parvis du Grand Théâtre, 56100 Lorient
- Durée : 1h30
- Accessibilité : prêt d’un gilet vibrant (sur réservation) pour le public sourd et malentendant
- Billetterie : réservation en ligne via le Théâtre de Lorient