En ce 8 mars 2026, journée internationale des droits des femmes, la rédaction célèbre différentes figures féminines, d’ici et d’ailleurs, qui ont marqué l’histoire, mais dont le destin reste parfois méconnu. Connaissez-vous l’histoire atypique de Jeanne de Belleville, surnommée « la Tigresse bretonne » ? Selon la légende, cette noble dame du XIVe siècle serait devenue pirate et corsaire sanguinaire par vengeance autant que par amour. Sa vie semble digne des plus grandes épopées médiévales. Mais qu’en est-il de la véritable histoire ?
Jeanne de Belleville est l’un de ces personnages historiques dont la vie romanesque a suscité quantité de récits, de mythes et de légendes. Nombreuses sont les évocations qui font d’elle une femme de feu, puissante, indomptable, parfois présentée comme l’une des premières femmes pirates dont l’histoire aurait gardé la trace. Mais entre le roman noir, la geste bretonne et la réalité documentaire, qui fut réellement celle qu’on surnomma plus tard la « tigresse bretonne », la « lionne sanglante » ou encore la « veuve sanglante », et à qui l’on attribue la devise « Pour ce qu’il me plaît » ?

Fille de Létice de Parthenay et de Maurice IV de Montaigu, seigneur de Belleville et de Palluau, Jeanne naît vers 1300, sans doute en Poitou, dans l’univers des grandes lignées féodales de l’Ouest. Mariée très jeune une première fois, veuve avant trente ans, elle épouse en secondes noces, vers 1330, Olivier IV de Clisson, puissant seigneur breton. De cette union naissent plusieurs enfants, parmi lesquels Olivier V de Clisson, futur connétable de France. Devenue Jeanne de Clisson, elle mène d’abord une existence conforme à son rang. Comme d’autres dames de la haute aristocratie, elle administre des terres, veille aux intérêts patrimoniaux de sa maison et incarne une autorité seigneuriale bien réelle dans un monde que l’on imagine trop souvent exclusivement masculin.
C’est dans le contexte de la guerre de Cent Ans et de la guerre de Succession de Bretagne que l’histoire de Jeanne de Belleville prend une tournure plus sombre, agitée par la houle et bientôt teintée de sang. En 1337 s’ouvre le grand conflit entre la France et l’Angleterre. Puis, en 1341, la mort du duc Jean III de Bretagne déclenche une lutte de succession. Deux camps se disputent alors le duché : d’un côté, Jeanne de Penthièvre et son époux Charles de Blois, soutenus par le roi de France Philippe VI de Valois ; de l’autre, Jean de Montfort, demi-frère du défunt, allié au roi d’Angleterre Édouard III.
Dans cette Bretagne fracturée, Olivier IV de Clisson choisit le parti montfortiste. Fait prisonnier par les Anglais lors du siège de Vannes en 1342, il est ensuite relâché contre une rançon jugée suspecte. Le roi de France le soupçonne alors d’intelligence avec l’ennemi. Convié à Paris en 1343, sous couvert de courtoisie politique, le seigneur breton est arrêté, condamné pour trahison et décapité. Son exécution, le 2 août 1343, frappe les esprits par sa brutalité. Sa tête est exposée, selon la tradition, sur les remparts de Nantes. L’épisode constitue un traumatisme politique autant qu’intime.

C’est ici que l’histoire bascule dans la légende. À l’annonce de la mort de son mari, Jeanne de Clisson jure vengeance. C’est de ce serment que naît, dans l’imaginaire breton puis romantique, celle que l’on appellera plus tard la lionne sanglante. Son objectif aurait été de harceler les partisans bretons du roi de France et de faire payer au pouvoir capétien l’humiliation infligée à sa maison. Plusieurs récits lui attribuent alors la prise d’une place forte tenue par un partisan de Charles de Blois, parfois identifié comme Galois de la Heuse, ainsi qu’un massacre destiné à frapper les esprits. Il faut toutefois distinguer ici la mémoire épique, souvent amplifiée, de ce que les sources permettent d’établir avec certitude.
Une chose, en revanche, paraît solide : Jeanne de Belleville entre en rébellion ouverte contre le roi de France. Une trace de sa condamnation existe dans les registres du Parlement de Paris. Ses biens sont confisqués, et elle se place dans le camp anglais. Réfugiée outre-Manche, elle obtient l’appui d’Édouard III et prend part à l’effort de guerre contre la couronne française. C’est de cette séquence qu’est née l’image célèbre d’une veuve aux navires noirs, aux voiles rouges, sillonnant la Manche et l’Atlantique pour attaquer les ennemis de sa cause.
« La lutte est ouverte entre nous, roi puissant, et tu seras, cruel, vaincu par une femme : je porterai partout la mort et la flamme. »
Jeanne de Belleville, biographie romantique du XIXe siècle

Mais cette vision flamboyante doit beaucoup aux reconstructions littéraires du XIXe siècle, qui ont fait de Jeanne une héroïne gothique avant l’heure, à la fois amante fidèle, mère blessée et guerrière inexorable. Depuis le XVIIIe siècle déjà, biographes, érudits et romanciers ont nourri cette image de femme-pirate vengeresse. Or les documents médiévaux sont peu nombreux. Ils confirment son engagement politique et militaire, son passage dans le camp anglais, la confiscation de ses biens et son rôle actif dans la tourmente bretonne. En revanche, ils disent beaucoup moins que la légende sur l’ampleur exacte de ses actions en mer ou sur les atrocités qu’on lui a prêtées.
Les historiens s’efforcent aujourd’hui de restituer une figure plus juste. Plutôt qu’une aventurière sanguinaire sortie d’un roman noir, Jeanne de Belleville apparaît comme une aristocrate de guerre, attachée à son lignage, à ses droits et à la survie politique de sa maison. Sa violence, réelle sans doute, s’inscrit dans la logique féodale du temps, où l’honneur, la fidélité et la vengeance sont aussi des instruments de pouvoir. Dans cette perspective, elle n’est pas une exception fantastique, mais une femme de haute naissance contrainte de se battre dans un monde déchiré.
Les textes médiévaux la mentionnent notamment dans les suites diplomatiques de la guerre, ainsi que dans plusieurs chroniques rédigées postérieurement. Ils la montrent alliée du roi d’Angleterre et suffisamment redoutée pour être demeurée dans les mémoires. Certaines études estiment cependant que son activité combattante directe fut sans doute plus brève que ne le raconte la tradition. Il est possible qu’elle n’ait mené une guerre active que durant quelques mois ou quelques campagnes, avant que son rôle ne devienne davantage stratégique, patrimonial et politique.
La légende raconte aussi qu’au cours de sa fuite vers l’Angleterre, un naufrage lui aurait coûté l’un de ses fils. Là encore, l’épisode participe du grand récit tragique construit autour d’elle. Ce que l’on sait avec davantage d’assurance, c’est qu’elle demeure ensuite insérée dans les réseaux du pouvoir anglo-breton. Après la victoire anglaise de Crécy en 1346 et le renforcement du camp montfortiste, elle reconstitue ses alliances. Elle épouse Walter Bentley, lieutenant du roi d’Angleterre en Bretagne, ce qui lui permet de consolider sa position. Elle termine sa vie vers 1359, probablement à Hennebont, dans l’orbite de Jeanne de Flandre, autre grande figure féminine de la guerre de Succession.
Son fils, Olivier V de Clisson, élevé en partie dans l’entourage anglais avant de revenir dans le jeu politique français, récupérera l’essentiel des biens familiaux. Il deviendra l’un des plus puissants seigneurs de Bretagne puis connétable de France. Surnommé plus tard « le Boucher » pour sa férocité guerrière, il prolongera à sa manière cette histoire familiale où la violence n’est jamais loin de la grandeur. Ainsi, Jeanne de Belleville demeure à la frontière du document et du mythe, de l’histoire et de la légende. C’est précisément ce qui la rend si fascinante : non pas seulement une « pirate », mais une femme de pouvoir, de rupture et de guerre, surgie d’un Moyen Âge breton plus instable, plus politique et plus tragique qu’on ne l’imagine souvent.
