Nos futurs : Lumir Lapray habite les marges pour déplacer le centre

69
Lumir Lapray
Lumir Lapray

Autrice, militante, observatrice aiguë des fractures françaises, Lumir Lapray est invitée à Rennes, samedi 28 mars 2026, dans le cadre du festival Nos Futurs aux Champs libres. À travers son travail sur les ruralités, les classes populaires et les angles morts du débat public, elle porte une parole à la fois politique, sociale et territoriale. Une voix qui oblige à regarder autrement ce que l’adresse, le village, la périphérie ou le quartier disent de nous — et parfois décident pour nous.

Quand Lumir Lapray de la France rurale et périurbaine, elle ne plaque pas un commentaire de surplomb sur des cartes électorales fatiguées. Elle parle depuis une expérience, une mémoire sociale, une fréquentation intime des lieux que le débat public résume trop souvent à quelques stéréotypes. Chez elle, la ruralité n’est ni décor, ni nostalgie, ni folklore. C’est un champ de tensions, un espace de relégation possible, mais aussi un terrain de reconquête démocratique.

Lumir Lapray participera à la rencontre « Habiter, c’est déjà être classé ? » samedi 28 mars 2026 à 15 h, à l’Auditorium des Champs Libres, à Rennes, pour une durée annoncée d’1 h 30. À ses côtés, Mahi Traoré, proviseure du Lycée des métiers d’Art du vitrail et autrice, Julien Vitores, sociologue et enseignant à l’Université Sorbonne Paris Nord, ainsi que Yvon Atonga, entrepreneur social, expert en inclusion sociale et innovation urbaine. La rencontre est co-construite avec Emmanuel Davidenkoff, rédacteur en chef chargé des événements au Monde, et un groupe de dix personnes, principalement étudiantes. Le thème annoncé épouse presque exactement la trajectoire intellectuelle de Lapray : habiter un lieu, est-ce déjà être assigné à une place dans l’ordre social ?

La formulation est forte, presque désarmante dans sa simplicité. Adresse, quartier, territoire, pays — tout cela n’est jamais neutre. Un lieu de vie peut devenir étiquette. Un code postal, un signal. Un village, une présomption. Une périphérie, une manière d’être immédiatement lu, classé, situé dans l’ordre social. C’est précisément ce nœud entre géographie, dignité, mobilité et inégalités que Lumir Lapray explore depuis plusieurs années.

Une trajectoire formée entre engagement, étude et terrain

Née en 1992, originaire de l’Ain, Lumir Lapray a étudié à Sciences Po Lyon. Elle s’est imposée dans l’espace public à la croisée de plusieurs mondes : le militantisme, l’analyse politique, la question territoriale, la pédagogie médiatique. Elle se présente volontiers comme une « activiste rurale », formule qui dit beaucoup. Elle ne se contente pas de parler des campagnes ; elle travaille dans et avec ces espaces trop souvent abandonnés à la caricature, à la condescendance ou à la résignation électorale.

Son parcours ne relève pas de la simple expertise technocratique. Il engage une réflexion plus large sur les classes populaires rurales et périurbaines, sur la défiance démocratique, sur les malentendus entre gauche, écologie et monde non métropolitain. Cette orientation traverse ses interventions publiques récentes, qu’il s’agisse de ses entretiens dans la presse, de ses prises de parole sur les plateaux, ou de ses collaborations avec des structures engagées sur les enjeux sociaux et environnementaux.

Ces gens-là lumir lapray
Lumir Lapray

« Ces gens-là » ou la France qu’on regarde mal

En 2025, Lumir Lapray a publié chez Payot Ces gens-là. Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer. Le titre est frontal. Mais le livre ne relève pas du coup éditorial facile. Il tente plutôt de saisir une France silencieuse, inquiète, travaillée par l’impression d’être laissée sur le bord de la route — une France dont les affects politiques pèsent lourd, y compris lorsqu’ils sont mal compris par celles et ceux qui prétendent la commenter.

Ce qui rend cette parole singulière, c’est qu’elle refuse deux paresses symétriques. D’un côté, l’idéalisation naïve du « peuple des campagnes ». De l’autre, le mépris plus ou moins masqué pour les espaces où progressent l’abstention, la défiance ou l’extrême droite. Lapray tente au contraire de décrire, d’écouter, de comprendre, sans renoncer pour autant à une orientation politique nette. Elle travaille à refaire circuler des mots comme justice sociale, entraide, dignité, mobilité, sans les arracher au vécu des territoires.

Quand l’écologie veut reparler aux vies ordinaires

Chez Lumir Lapray, l’écologie n’est pas pensée comme un supplément moral réservé aux centres urbains diplômés. Elle tente de la réinscrire dans l’expérience concrète de celles et ceux qui vivent loin des réseaux denses, des services publics accessibles, des mobilités faciles. C’est là l’un de ses combats les plus visibles : démonter l’idée d’une écologie perçue comme purement punitive, et reconstruire des alliances plus populaires, plus territoriales, plus incarnées.

Cette attention au réel social explique la pertinence de sa présence à Nos Futurs aux Champs. Dans un festival qui donne une large place à la jeunesse et aux questions de futur désirable, sa parole apporte une exigence précieuse : on ne bâtira pas de futur commun sans regarder en face les hiérarchies invisibles inscrites dans les lieux, les distances, les réputations territoriales et les assignations de naissance.

Une pensée proche de la géographie sociale et critique

La réflexion de Lumir Lapray s’inscrit dans une sensibilité proche de la géographie sociale et critique, qui rappelle depuis longtemps que l’espace n’est jamais neutre. Habiter un lieu, ce n’est pas seulement y vivre ; c’est aussi y recevoir une place, y hériter d’une image, y rencontrer des limites invisibles ou des possibilités d’émancipation inégalement réparties. Un territoire distribue du prestige, de la relégation, de la mobilité ou de l’empêchement.

Ce que Lumir Lapray apporte de singulier, c’est le déplacement de cette intuition vers une scène plus directement politique. Là où l’analyse décrit des mécanismes de différenciation spatiale, elle montre comment ceux-ci se traduisent dans des existences concrètes : une adresse qui ferme des portes, un village qui colle à la peau, une origine territoriale qui précède parfois la personne elle-même. L’espace devient alors non seulement un cadre, mais un opérateur discret de classement social.

C’est pourquoi la question posée à Rennes — « Habiter, c’est déjà être classé ? » — résonne si fortement avec sa démarche. Elle ne relève pas seulement d’une interrogation savante sur l’organisation de l’espace. Elle touche à une expérience française très concrète, celle d’individus que leur lieu de résidence inscrit d’emblée dans une hiérarchie sociale, culturelle et symbolique. Chez Lapray, cette question devient donc immédiatement démocratique.

Habiter sans être assigné

Le cœur de son intervention rennaise est peut-être là. Peut-on habiter sans être assigné à son lieu de résidence ? Peut-on vivre quelque part sans être réduit à ce quelque part ? Peut-on faire société quand l’adresse pèse parfois autant que le diplôme, quand le quartier, le village ou le département deviennent des catégories silencieuses de tri social ?

En invitant Lumir Lapray, Nos Futurs aux Champs ne convie pas seulement une commentatrice de plus. Le festival fait entrer dans la discussion une pensée située, nerveuse, attentive aux humiliations diffuses et aux puissances latentes des marges. Une pensée qui rappelle qu’habiter, en France, n’est jamais seulement occuper un espace. C’est souvent être lu avant même d’avoir parlé.

Infos pratiques

Rencontre : Habiter, c’est déjà être classé ?
Date : samedi 28 mars 2026
Horaire : 15 h
Durée : 1 h 30
Lieu : Auditorium, Les Champs Libres, 10 cours des Alliés, 35000 Rennes