À Rennes, aux Champs Libres, Lumir Lapray n’est pas venue commenter la France à distance. Elle est venue parler depuis elle, depuis ses bords, depuis ses blessures sociales, ses fidélités, ses colères et ses espérances. Autrice, activiste rurale, observatrice d’une rare acuité, elle incarne une génération qui refuse de laisser les mondes périurbains et ruraux aux caricatures, au mépris ou au Rassemblement national.
Il faut écouter Lumir Lapray parler de cette France-là pour comprendre immédiatement qu’il ne s’agit ni d’un angle médiatique, ni d’une lubie sociologique, ni d’un opportunisme politique. Quand elle évoque les petites villes, les franges périurbaines, les mondes ruraux, les classes populaires ou moyennes qui doutent, décrochent, se replient ou basculent, elle ne plaque pas sur eux une analyse de plateau. Elle parle depuis une proximité. Depuis des visages connus. Depuis des vies croisées. Depuis ce territoire intérieur où la politique cesse d’être abstraite parce qu’elle revient frapper à la porte des proches, des voisins, parfois des amis d’enfance.
Dans Ces gens-là, son livre publié chez Payot en 2025, Lumir Lapray a choisi d’aller au plus difficile. Non pas expliquer l’extrême droite à distance de sécurité, mais s’approcher de ce moment troublant où des existences ordinaires, usées par le déclassement, l’isolement, la fatigue matérielle, la disparition des services publics et le sentiment d’abandon, en viennent à regarder du côté du Rassemblement national. Ce qui l’intéresse n’est pas seulement le vote. C’est ce qui le prépare. Ce qui le rend pensable. Ce qui l’installe dans les cœurs avant qu’il n’apparaisse dans les urnes.
Dans l’entretien accordé à Nicolas Roberti, elle ne cède ni à la flatterie populiste ni au réflexe de condamnation mécanique. Elle cherche autre chose. Une ligne de crête plus difficile, plus exposée, plus juste aussi. Comprendre sans excuser. Écouter sans valider. Reconnaître les blessures sans épouser les dérives. Là se trouve sans doute le cœur de sa singularité politique.
Car Lumir Lapray ne se contente pas de dresser l’inventaire des fractures. Elle avance, à sa manière, une stratégie de reconquête démocratique. Elle ne croit ni au mépris moral ni à l’excommunication permanente. Elle mise sur l’écoute, la présence, l’échange, la patience, la capacité à refaire du lien là où il ne reste parfois que des réflexes de défense, de colère ou de retrait. En fin d’entretien, cette disposition rejoint chez elle quelque chose de plus profond encore, qu’elle nomme elle-même en s’approchant d’une idée chrétienne de l’amour : non pas l’amour niais, mais l’attention tenace à ceux que l’on refuse pourtant d’abandonner à leurs pires choix.
Il y a, chez Lumir Lapray, une qualité rare dans le paysage politique et intellectuel contemporain : elle ne regarde pas les territoires populaires comme des objets de commentaire, mais comme des mondes blessés dont il faut retrouver la langue. C’est cela qui la rend précieuse. Elle ne romantise pas les campagnes. Elle ne folklorise pas les périphéries. Elle n’idéalise pas « le peuple ». Mais elle refuse avec la même netteté le ton de surplomb, les caricatures commodes, l’abandon silencieux de toutes ces zones où la gauche a peu à peu cessé d’habiter réellement le pays.
Son intervention à Rennes, le samedi 28 mars 2026, dans le cadre du festival Nos Futurs, s’inscrivait donc presque naturellement dans la rencontre « Habiter, c’est déjà être classé ? », organisée à l’Auditorium des Champs Libres. À ses côtés, Mahi Traoré, proviseure et autrice, Julien Vitores, sociologue, et Yvon Atonga, entrepreneur social, prolongeaient cette réflexion sur les formes contemporaines de l’assignation sociale et territoriale. Co-construite avec Emmanuel Davidenkoff et un groupe de jeunes participantes et participants, la rencontre avait ceci de juste qu’elle touchait au centre vivant de la pensée de Lapray : la façon dont un lieu nous précède, nous étiquette, nous autorise ou nous rabaisse avant même que nous ayons parlé.
Chez elle, l’espace n’est jamais un décor. Une adresse peut devenir stigmate. Un village, soupçon. Une périphérie, plafond. Un code postal, verdict implicite. Lumir Lapray montre avec force que les hiérarchies françaises ne passent pas seulement par les revenus ou les diplômes, mais aussi par la géographie intime du pays. Habiter quelque part, en France, ce n’est pas seulement résider. C’est souvent être classé.
Une activiste rurale contre le vieux théâtre politique
Née en 1992, originaire de l’Ain, passée par Sciences Po Lyon, Lumir Lapray appartient à cette génération qui n’a pas seulement étudié les fractures du pays, mais qui les a traversées. Elle se définit comme une « activiste rurale », et ce choix de mots vaut programme. Il dit le refus de laisser les campagnes et les périphéries devenir soit des reliques sentimentales, soit des réserves de ressentiment, soit des angles morts de la pensée progressiste.
Ce qui frappe chez elle, c’est une combinaison peu fréquente : la rigueur de l’analyse, la chaleur de la parole, le sens du terrain et une attention presque spirituelle aux blessures de la relégation. Elle ne parle pas pour administrer des diagnostics. Elle parle pour rouvrir une possibilité politique. À ce titre, sa voix tranche avec la fatigue d’un théâtre public souvent usé, narcissique ou mécanique. Quelque chose de plus vivant circule chez elle, de plus mobile, de plus incarné.

« Ces gens-là » ou la France qu’on a laissée devenir étrangère à elle-même
Le titre de son livre est frontal, presque provocateur. Mais Ces gens-là n’est ni un manifeste de plus, ni une opération éditoriale à thèse. C’est un livre de contact. Un livre qui s’avance vers une France devenue en partie étrangère aux catégories politiques qui prétendaient autrefois la représenter. Une France qui ne se sent ni écoutée, ni défendue, ni même vraiment regardée.
Lumir Lapray y refuse deux lâchetés symétriques. D’un côté, l’angélisme facile sur les « oubliés ». De l’autre, le mépris culturel envers les territoires où montent l’abstention, la colère ou l’extrême droite. Elle choisit une voie autrement plus risquée : celle de la complexité. Décrire les blessures sociales sans effacer les responsabilités morales. Reprendre au sérieux les sentiments d’abandon sans céder à la fascination pour leur traduction politique la plus inquiétante. Tenter de réintroduire de la justice sociale, de la dignité et du langage commun là où tout pousse à la séparation.
Quand l’écologie redescend enfin du piédestal
L’une des forces de Lumir Lapray est de comprendre que l’écologie ne peut pas durablement parler aux mondes populaires si elle s’énonce depuis des vies matériellement protégées. Chez elle, la transition ne vaut que si elle retrouve le contact avec les existences dépendantes de la voiture, éloignées des services, tenues à distance des centres métropolitains. Elle tente ainsi de desserrer l’étau d’une écologie perçue comme punitive en la réinscrivant dans les conditions concrètes de la vie ordinaire.
Ce point n’est pas secondaire. Il touche à l’un des grands ratés du débat public français : avoir trop souvent opposé urgence écologique et justice sociale, comme si les territoires périphériques devaient choisir entre la survie matérielle et la morale climatique. Lumir Lapray essaie au contraire de faire de cette tension un lieu de refondation possible.
Habiter sans être assigné
Peut-on vivre quelque part sans être réduit à ce quelque part ? Peut-on habiter sans être assigné ? Peut-on encore croire à la mobilité sociale lorsque l’adresse, le quartier, le village ou le département fonctionnent comme des signes silencieux de valeur ? Toutes ces questions traversaient la rencontre rennaise. Et toutes convergent vers la même inquiétude : une société qui classe trop tôt finit par enfermer les êtres dans des places qu’ils n’ont pas choisies.
En invitant Lumir Lapray, Nos Futurs n’accueillait pas seulement une essayiste de plus. Le festival ouvrait un espace à une pensée située, chaleureuse et lucide, qui rappelle qu’il n’y a pas de futur commun sans reprise réelle de la conversation démocratique avec les marges, les franges, les vies disqualifiées ou fatiguées. En cela, l’entretien avec Nicolas Roberti mérite davantage qu’un simple visionnage. Il mérite une écoute.
À voir, donc, pour entendre l’une des voix politiques les plus fines et les plus singulières de sa génération.
