À Paris, le Mémorial de la Shoah présente, du 10 mai au 31 décembre 2026, l’exposition Images de la rafle du « billet vert ». Fondée sur un ensemble exceptionnel de 98 photographies prises par Harry Croner, longtemps restées invisibles, elle revient sur la première arrestation massive de Juifs en France, le 14 mai 1941.
Cette exposition, présentée à l’occasion du 85e anniversaire de la rafle du « billet vert », ne se contente pas de montrer des images retrouvées. Elle reconstitue une opération policière, une mécanique administrative, un piège tendu à des milliers d’hommes juifs étrangers, mais aussi le regard troublant d’un photographe allemand engagé dans la propagande militaire nazie.
La rafle du « billet vert » demeure moins connue que celle du Vélodrome d’Hiver, survenue en juillet 1942. Elle en constitue pourtant l’un des sinistres précédents. Le 14 mai 1941, plus d’un an avant le Vel d’Hiv, des milliers de Juifs étrangers vivant à Paris sont convoqués par la préfecture de police. Le document reçu à domicile, un simple papier vert, leur demande de se présenter pour un « examen de situation ». Beaucoup pensent répondre à une formalité administrative. Le piège se referme aussitôt.

Entre le 9 et le 13 mai 1941, la police française envoie 6 494 convocations à des hommes juifs étrangers, pour beaucoup originaires d’Europe de l’Est, notamment de Pologne et de Tchécoslovaquie. Le 14 mai, environ 3 700 hommes se présentent dans différents lieux de Paris, dont le gymnase Japy, dans le 11e arrondissement, qui concentre le plus grand nombre de personnes convoquées. Ils sont arrêtés, puis transférés vers la gare d’Austerlitz avant d’être internés dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, dans le Loiret.
La rafle est ordonnée par l’Occupant et organisée par les autorités françaises, dans le cadre de la collaboration franco-allemande. Theodor Dannecker, officier SS chargé des affaires juives à Paris, apparaît sur certaines photographies, surveillant le déroulement de l’opération. Cette présence donne aux images une valeur documentaire considérable. On y voit à la fois la chaîne de commandement allemande, l’exécution policière française et les familles prises dans la brutalité administrative d’une séparation sans retour.
Car la rafle du « billet vert » ne frappe pas seulement les hommes arrêtés. Elle détruit aussi l’équilibre fragile de familles entières. Les femmes, les enfants, les proches venus accompagner les convocés ou leur apporter des valises demeurent sur place, souvent dans l’incompréhension. Un an plus tard, nombre d’entre eux seront à leur tour visés par la rafle du Vel d’Hiv, les 16 et 17 juillet 1942.

L’exposition du Mémorial de la Shoah est placée sous le commissariat scientifique de Lior Lalieu, responsable de la photothèque du Mémorial, et de l’historien Jean-Marc Dreyfus. Elle propose au public de suivre une double enquête. La première porte sur l’événement lui-même, ses lieux, ses étapes, ses victimes, ses exécutants. La seconde porte sur l’auteur des photographies, Harry Croner, né en 1903 et mort en 1992, photographe allemand enrôlé dans la Propagandakompanie, unité de propagande de la Wehrmacht.
Le 14 mai 1941, Harry Croner est envoyé au gymnase Japy. Sa mission consiste à documenter l’opération, puis à suivre les hommes arrêtés jusqu’à la gare d’Austerlitz. Les jours suivants, il poursuit son reportage dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. Ses images montrent les gradins du gymnase, les policiers, les bus réquisitionnés, les familles, les valises, les baraquements froids et encore inachevés des camps du Loiret. Elles donnent à voir, avec une précision parfois insoutenable, la transformation d’une convocation administrative en internement de masse.

La force de ces photographies tient aussi à leur ambiguïté. Elles sont prises par un professionnel au service de la propagande allemande, mais elles échappent à l’usage auquel elles étaient destinées. Leur diffusion est finalement empêchée par la censure allemande. Ce regard officiel, produit au cœur même de la machine persécutrice, devient aujourd’hui une archive contre ses commanditaires. Il permet de documenter l’un des premiers actes de persécution massive des Juifs en France occupée.
Parmi les 98 clichés, plusieurs saisissent les instants de séparation. Une femme demande des explications à un homme en uniforme. Un couple s’embrasse avant l’arrachement. Des familles attendent, portent des paquets, regardent partir des hommes qui ne savent pas encore que leur internement durera plus d’un an, avant les déportations vers Auschwitz à partir de 1942. L’exposition redonne ainsi présence à ce qui, trop souvent, se perd dans les chiffres : des corps, des visages, des gestes, une inquiétude.


Harry Croner ne conserve pas longtemps son statut privilégié au sein de la Propagandakompanie. Quelques mois plus tard, il est écarté après la découverte de l’origine juive de l’un de ses grands-pères. Après la guerre, installé à Berlin-Ouest, il devient photographe de presse et photographe mondain. Il garde pourtant le silence sur son expérience de guerre. Silence troublant, mais non effacement complet : les images n’ont pas été détruites.
La redécouverte de ce reportage est elle-même un événement historique. En septembre 2020, deux collectionneurs se présentent au service de la photothèque du Mémorial de la Shoah avec cinq planches-contacts contrecollées sur de grandes feuilles cartonnées. L’ensemble appartient à une série plus vaste de planches montrant notamment des soldats allemands et des dignitaires nazis dans le Paris occupé. Parmi les photographies de la rafle, seules quelques images étaient déjà connues des spécialistes. Les autres révèlent un reportage complet.
Le travail mené par les équipes du Mémorial a permis d’identifier des lieux, des personnes, des séquences, mais aussi l’auteur de ces images. C’est cette enquête que l’exposition donne à voir. Elle montre comment une archive réapparaît, comment elle est interrogée, recoupée, contextualisée, puis transmise au public. Elle rappelle aussi que l’histoire de la Shoah en France ne se résume pas aux grandes dates déjà inscrites dans la mémoire collective. Avant le Vel d’Hiv, il y eut le billet vert. Avant la déportation massive des familles, il y eut l’arrestation ciblée des pères, des frères, des époux, des hommes étrangers dont l’administration connaissait les noms et les adresses.

Infos pratiques
Exposition : Images de la rafle du « billet vert ». Une découverte exceptionnelle pour l’Histoire
Lieu : Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy-l’Asnier, 75004 Paris
Dates : du dimanche 10 mai au jeudi 31 décembre 2026
Accès : entrée gratuite
Horaires : du dimanche au vendredi, de 10h à 18h. Nocturne le jeudi jusqu’à 21h.
Fermetures annuelles : 14 juillet et 25 décembre 2026. Fermeture pour fête juive : 22 mai 2026.
Renseignements et réservations groupes : reservation.groupes@memorialdelashoah.org — 01 53 01 17 26
Ouvrage associé : La Rafle du « billet vert ». Les photos retrouvées, 14 mai 1941, textes de Jean-Marc Dreyfus et Lior Lalieu, Calmann-Lévy / Mémorial de la Shoah, 2026, 172 pages, 22 €. Parution le 29 avril 2026.
