Dans le quartier du Marais, au cœur du 3e arrondissement de Paris, une affiche annonce au 22-24 rue Charlot l’ouverture prochaine du Fonds Enki Bilal. Ce nouveau lieu d’art, consacré à l’un des grands créateurs européens de la bande dessinée contemporaine, ouvrira ses portes au public le jeudi 11 juin 2026. Enki Bilal y déploiera un espace à son image, au croisement du 9e art, du cinéma, de la peinture, de la science-fiction, de la mémoire politique et de l’art contemporain.
L’exposition inaugurale, annoncée jusqu’au 1er novembre 2026, proposera une immersion dans l’univers d’Enki Bilal à travers un vaste ensemble d’œuvres originales. Planches de bande dessinée, dessins, peintures, sculptures, images de films, archives et dispositifs de médiation permettront de découvrir ou de redécouvrir un parcours artistique singulier, construit depuis plus de cinquante ans autour de la narration visuelle, de l’anticipation et de l’inquiétude politique.

Cette première exposition entend éclairer la puissance contemporaine de son œuvre. Depuis les années 1970, Enki Bilal imagine des mondes où l’histoire dérape, où les idéologies survivent sous forme de spectres, où les corps portent les blessures du siècle, où la technique promet autant qu’elle menace. Son univers, souvent sombre, froid, minéral, traverse la géopolitique, l’obscurantisme, les totalitarismes, les dérives du capitalisme, la crise écologique, la fragilité de la mémoire et l’avenir des émotions humaines dans des sociétés de plus en plus machinées.
L’exposition s’imposera ainsi comme une traversée des récits de science-fiction et d’anticipation de l’artiste. Son esthétique, immédiatement reconnaissable, plonge le public dans des mondes dystopiques d’une grande densité plastique. Pouvoir, guerre, technologie, mutation du vivant, perte des repères, survivance du désir : chez Enki Bilal, l’avenir n’est jamais un simple décor futuriste. Il est une chambre d’écho du présent. Ses personnages, souvent ambivalents, charismatiques, cabossés, évoluent dans des univers instables où les libertés, les identités et les sentiments semblent constamment menacés d’effacement.

Le Fonds Enki Bilal sera présidé par Jean-Baptiste Barbier, collectionneur, éditeur, galeriste et commissaire d’exposition, figure bien connue du monde de la bande dessinée de création. Le projet est également porté par Clémentine Hustin, directrice du Fonds, forte d’une expérience dans la production d’expositions et les grands événements consacrés au 9e art. Le lieu est installé dans un espace anciennement occupé par la galerie Denise René, adresse historique de l’art abstrait et cinétique à Paris.
Sur environ 260 m², le Fonds Enki Bilal entend devenir un espace vivant, sans collection permanente figée, dédié aux expositions, aux rencontres, aux projections, aux signatures, aux performances et aux dialogues entre artistes. Il ne s’agira donc pas seulement d’un lieu de célébration patrimoniale, mais d’une plateforme de création et de réflexion autour des images narratives, de l’imaginaire science-fictionnel, de l’art contemporain et des formes nouvelles de la bande dessinée.
Une librairie-boutique complétera le parcours. Les horaires annoncés sont du mercredi au dimanche, de 11 h à 19 h, avec une fermeture les lundis et mardis. Le plein tarif est annoncé à 10 €, le tarif réduit à 5 € pour les moins de 18 ans.

Enki Bilal, une biographie entre exil, mémoire et anticipation
Enes Bilal, dit Enki Bilal, naît le 7 octobre 1951 à Belgrade, dans l’ex-Yougoslavie, aujourd’hui capitale de la Serbie. Son père, Muhamed Hamo Bilal, est bosniaque et tailleur. Sa mère, Ana, est tchèque, née à Karlovy Vary. Le surnom « Enki », utilisé dans le cercle familial, deviendra plus tard son nom d’artiste.
Le père de Enki Bilal, opposé à l’adhésion au Parti communiste, quitte la Yougoslavie pour la France. Enki Bilal rejoint Paris avec sa mère et sa sœur en 1961, alors qu’il a dix ans. La famille est naturalisée française en 1967. Après un passage à l’École des beaux-arts de Paris, il entre dans le monde de la bande dessinée au début des années 1970, notamment grâce au magazine Pilote, où il publie ses premiers récits.

La rencontre avec le scénariste Pierre Christin est décisive. Ensemble, ils donnent naissance à plusieurs récits majeurs de politique-fiction, dont Les Phalanges de l’ordre noir et Partie de chasse. Ces albums installent durablement Enki Bilal comme l’un des grands dessinateurs capables de faire entrer dans la bande dessinée les fantômes du XXe siècle : fascisme, stalinisme, guerre froide, vieillissement des idéologies, mélancolie des vainqueurs et des vaincus.
Dans les années 1980, Enki Bilal affirme pleinement son propre univers avec La Trilogie Nikopol, composée de La Foire aux immortels, La Femme piège et Froid Équateur. Dieux égyptiens, Paris futuriste, dictature, manipulations médiatiques, désir et dérèglement politique s’y croisent dans une œuvre devenue emblématique. En 1987, il reçoit le Grand Prix du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, reconnaissance majeure pour un auteur qui a profondément déplacé les frontières du médium.
Son œuvre ne se limite pas à la bande dessinée. Enki Bilal travaille pour le cinéma, l’opéra, la danse, l’affiche, la scénographie et la peinture. Il collabore notamment avec Alain Resnais pour les décors de La Vie est un roman. Il passe lui-même derrière la caméra et réalise trois longs-métrages : Bunker Palace Hôtel en 1989, Tykho Moon en 1997 et Immortel, ad vitam en 2004.
À partir de la fin des années 1990, Enki Bilal poursuit son exploration de la mémoire, du traumatisme et de l’avenir avec La Tétralogie du monstre, ouverte par Le Sommeil du monstre en 1998, puis poursuivie avec 32 décembre, Rendez-vous à Paris et Quatre ?. Plus tard, la trilogie Coup de sang — Animal’z, Julia & Roem, La Couleur de l’air — imagine un monde ravagé par un bouleversement climatique brutal, où l’eau, les déplacements et la survie deviennent les véritables enjeux de l’existence.
Depuis 2017, la série BUG prolonge cette réflexion sur l’effondrement des systèmes numériques et la dépendance de l’humanité aux données. Là encore, Enki Bilal saisit une inquiétude très contemporaine : que reste-t-il de nos sociétés si la mémoire informatisée disparaît ? Que devient l’homme lorsque ses outils cessent de répondre ?



Observateur aigu de la société, Enki Bilal conjugue l’élégance du dessin, la puissance de la couleur et une réflexion complexe sur l’avenir. Son bleu gris, ses chairs blafardes, ses regards perdus, ses machines impassibles et ses villes blessées composent une géographie immédiatement identifiable. Mais son œuvre ne vaut pas seulement par son style. Elle interroge les ruines de l’histoire, les promesses toxiques du progrès, l’exil, la mémoire, la violence des idéologies et l’obstination des êtres à aimer encore dans un monde qui se défait.
L’ouverture du Fonds Enki Bilal à Paris marque donc un moment important pour la reconnaissance de la bande dessinée comme art majeur. Elle inscrit durablement l’œuvre de l’artiste dans un lieu qui permettra de la montrer, de l’étudier, de la transmettre, mais aussi de la faire dialoguer avec d’autres formes et d’autres générations de créateurs.
Fonds Enki Bilal
22-24, rue Charlot, 75003 Paris
Quartier du Marais
Ouverture au public : jeudi 11 juin 2026
Exposition inaugurale : du 11 juin au 1er novembre 2026
Horaires annoncés : mercredi-dimanche, 11 h-19 h
Tarifs annoncés : plein tarif 10 €, tarif réduit 5 € pour les moins de 18 ans

