L’affichage de l’autorisation de travaux pour la pose de six vitraux contemporains à Notre-Dame de Paris relance une controverse patrimoniale sensible.
Les baies concernées, situées dans six chapelles du bas-côté sud de la nef, doivent remplacer des vitraux du XIXe siècle associés à la restauration d’Eugène Viollet-le-Duc. Or ces verrières n’avaient pas été détruites par l’incendie du 15 avril 2019. Pour les défenseurs du projet, il s’agit d’inscrire la cathédrale restaurée dans une continuité vivante de création. Pour ses opposants, cette décision porte atteinte à l’intégrité d’un monument intégralement classé.
Depuis sa réouverture au public, le 8 décembre 2024, Notre-Dame de Paris attire chaque jour de longues files de visiteurs sur son parvis. Restaurée après cinq années d’un chantier hors norme, la cathédrale est redevenue l’un des lieux les plus visités de la capitale. Mais, derrière l’image consensuelle du sauvetage et de la renaissance, un dossier demeure vivement débattu : la commande de six vitraux contemporains voulue par Emmanuel Macron et destinée à prendre place dans les chapelles sud de la nef.
Le projet concerne six des sept chapelles du bas-côté sud. Les verrières actuelles, réalisées au XIXe siècle dans le cadre du grand chantier de restauration mené par Eugène Viollet-le-Duc, doivent être déposées, restaurées, conservées puis présentées au public dans un autre cadre. Elles seraient remplacées, en décembre 2026, par six baies contemporaines conçues par l’artiste Claire Tabouret, en association avec l’atelier Simon-Marq, maison rémoise héritière d’un savoir-faire verrier ancien.
Cette commande publique représente un investissement d’environ 4 millions d’euros. Elle a été pilotée par l’établissement public chargé de la conservation et de la restauration de Notre-Dame de Paris. En décembre 2024, le groupement formé par Claire Tabouret et l’atelier Simon-Marq a été désigné lauréat de la consultation engagée par le ministère de la Culture. Le tribunal administratif de Paris a rejeté, en novembre 2025, un premier recours contestant la légalité du marché public.
Artiste française née en 1981, installée entre la France et les États-Unis, Claire Tabouret est connue pour une peinture figurative traversée par les thèmes du groupe, du visage, de l’enfance, de la mémoire et de l’apparition. Son projet pour Notre-Dame entend travailler la lumière, la présence humaine et la dimension spirituelle du lieu sans pasticher le vocabulaire médiéval ou néogothique. Les futurs vitraux s’inscrivent dans une tradition déjà ancienne d’intervention contemporaine dans les édifices patrimoniaux, de Marc Chagall à Reims à Pierre Soulages à Conques, mais le cas de Notre-Dame de Paris est évidemment d’une sensibilité exceptionnelle.
Du 10 décembre 2025 au 29 mars 2026, le Grand Palais a présenté l’exposition D’un seul souffle, consacrée aux coulisses de cette commande. Les visiteurs ont pu y découvrir les maquettes grandeur nature, les esquisses, les recherches plastiques et les compositions lumineuses imaginées par Claire Tabouret. L’exposition montrait l’envers d’un chantier artistique et artisanal complexe, à la croisée de la création contemporaine, de l’histoire architecturale et des métiers d’art.


L’affichage récent de l’autorisation de travaux au pied de la cathédrale a rouvert la bataille. L’association Sites et Monuments, présidée par Julien Lacaze, conteste le principe même de la dépose des vitraux du XIXe siècle. Elle estime que Notre-Dame, classée dans son ensemble au titre des monuments historiques, doit être considérée comme un tout patrimonial cohérent. Selon cette lecture, les verrières issues de la restauration de Viollet-le-Duc ne seraient pas de simples éléments secondaires ou interchangeables, mais des composantes de l’histoire artistique de l’édifice.
La question est donc moins celle de la qualité artistique du travail de Claire Tabouret que celle du lieu choisi pour l’accueillir. Les opposants au projet ne rejettent pas nécessairement le principe d’une création contemporaine à Notre-Dame. Ils contestent surtout le remplacement de verrières anciennes intactes, alors que d’autres emplacements pourraient, selon eux, recevoir une commande nouvelle sans déposer des éléments existants. Julien Lacaze a notamment évoqué l’hypothèse de vitraux contemporains dans les beffrois de la cathédrale, espaces aujourd’hui dépourvus de verrières comparables et fortement associés au combat des pompiers lors de l’incendie du 15 avril 2019.
Le débat n’est pas nouveau. Dès décembre 2023, l’annonce présidentielle d’une commande de vitraux contemporains avait suscité une pétition largement relayée, réunissant plusieurs centaines de milliers de signatures. En juillet 2024, la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture avait émis un avis défavorable à la dépose des vitraux de Viollet-le-Duc. Cet avis était consultatif, mais il a durablement nourri l’argumentaire des défenseurs du patrimoine. En 2025, la commission a de nouveau été saisie, tandis que le ministère de la Culture poursuivait le processus engagé.
Pour les partisans du projet, l’intervention reste limitée au regard de l’ensemble vitré de la cathédrale. Les six nouvelles baies représenteraient une surface restreinte dans l’immense programme décoratif de Notre-Dame. Les verrières déposées ne seraient pas détruites, mais restaurées et conservées en vue d’une présentation au public. Dans cette perspective, la commande contemporaine ne viendrait pas effacer Viollet-le-Duc, mais ajouter une strate du XXIe siècle à un monument qui n’a jamais cessé d’être transformé, restauré, interprété et réinvesti au fil des siècles.
Pour les opposants, cet argument ne suffit pas. Notre-Dame est précisément devenue un symbole mondial parce qu’elle condense plusieurs époques, plusieurs gestes et plusieurs restaurations. L’œuvre de Viollet-le-Duc, longtemps discutée, fait désormais partie de cette histoire. Remplacer des vitraux anciens, même en les conservant ailleurs, reviendrait à modifier la lecture intérieure d’un ensemble classé. À leurs yeux, l’État prendrait le risque de créer un précédent : intervenir non pour réparer une perte, mais pour substituer une création nouvelle à un élément patrimonial encore en place.
La controverse oppose ainsi deux conceptions du patrimoine. La première insiste sur la transmission, la protection et la prudence face à un édifice d’une valeur universelle exceptionnelle. La seconde rappelle que les monuments historiques ne sont pas des objets figés, mais des architectures vivantes, traversées par les gestes successifs de leur temps. Entre ces deux positions, le dossier des vitraux de Notre-Dame cristallise une inquiétude plus profonde : qui décide de l’avenir symbolique d’un monument national ? L’État, l’Église affectataire, les experts du patrimoine, les artistes, les citoyens, ou une forme d’équilibre encore à trouver entre toutes ces légitimités ?

Un chantier artistique, mais aussi politique
À Notre-Dame, tout geste dépasse son objet. Un vitrail n’est jamais seulement une surface colorée. Il règle la lumière, oriente le regard, modifie l’atmosphère d’une chapelle, dialogue avec la pierre, avec la liturgie, avec la mémoire des visiteurs. C’est pourquoi la pose des vitraux de Claire Tabouret ne peut être réduite ni à une simple polémique anti-contemporaine, ni à une querelle de spécialistes. Elle touche à la manière dont une nation restaure, raconte et transforme ses monuments les plus chargés.
Le projet devrait donc continuer à susciter des débats jusqu’à la pose prévue des verrières. Si les recours annoncés par les associations patrimoniales n’aboutissent pas, les six baies contemporaines prendront place dans la cathédrale en décembre 2026. Elles entreront alors dans le jugement du temps, le seul qui, en matière de patrimoine, finit toujours par dépasser les décisions administratives, les polémiques politiques et les certitudes esthétiques du moment.
