Mardi 27 janvier 2026, au cœur d’une grève des écoles liée au manque d’AESH, deux familles ont déposé leurs enfants à l’accueil de la mairie de Rennes. Un geste spectaculaire, pensé non comme une provocation, mais comme un « rappel à la loi » nécessaire quand l’administration ne tient plus, selon eux, sa promesse de service public.
Il est 8 h 30, mardi 27 janvier, dans le hall de l’Hôtel de Ville de Rennes. Deux familles se présentent à l’accueil… et y laissent leurs enfants. La scène surprend, forcément. Mais l’intention, elle, est limpide qui est de faire apparaître, au grand jour, ce que ces parents estiment être une défaillance de la collectivité dans l’organisation du service minimum d’accueil (SMA) durant une journée de grève.
Dans leur logique, le geste est une mise en situation. « Si l’école ne peut pas accueillir, si la Ville n’organise pas l’accueil, alors à qui revient l’enfant pendant le temps scolaire ? » Une question sèche, presque juridique, posée non par un tract mais par un corps, celui d’un enfant conduit au guichet d’un service public.
Une action « pro-service public », pas anti-grève
La particularité de l’affaire, c’est son angle mort habituel, car ces parents ne se présentent pas comme des adversaires du mouvement social. Au contraire, ils disent soutenir la mobilisation sur les moyens et les AESH. Leur cible, c’est l’organisation – ou l’absence d’organisation – lorsqu’une grève rend l’école impraticable au plan logistique pour les familles.

Parmi eux, Marie Blandin, avocate, dont les enfants sont scolarisés à l’école publique Sonia-Delaunay. Elle affirme avoir prévenu la Ville par écrit de son intention de déposer son enfant à l’accueil et de le faire récupérer à midi, tout en invitant la municipalité à « s’organiser en conséquence ».
Le nœud : une obligation légale, et la réalité du personnel disponible
Les parents invoquent un principe simple. Quand le taux de grévistes dépasse un seuil défini, la commune doit mettre en place un service minimum d’accueil. Leur reproche est frontal, selon eux, la Ville ne chercherait pas à constituer un vivier mobilisable (agents, volontaires, retraités…), et laisserait les familles se débrouiller, au prix d’absences au travail, de garde improvisée, ou de précarisation.
De son côté, la direction Éducation-Enfance de la Ville répond qu’elle n’a pas été en mesure de mettre en place un SMA, ni à l’école Sonia-Delaunay, ni à la mairie, invoquant l’absence de personnel disponible et/ou des délais trop courts dans la réception des informations. La municipalité précise également que le cadre légal ne lui permet pas de « réquisitionner » du personnel, hors missions indispensables à la sécurité des personnes ou au maintien de l’ordre public.
On touche ici à une fracture classique. Au plan des textes, une obligation ; au plan des moyens, une mécanique fragile ; au plan vécu, une journée de garde à trouver dans l’urgence.
–> Ce que dit la loi
- Le SMA concerne les écoles maternelles et élémentaires publiques, pendant le temps scolaire, et il est gratuit pour les familles.
- Quand 25 % ou plus des enseignants d’une école se déclarent grévistes, la commune met en place le service d’accueil pour cette école.
- Le maire doit pouvoir s’appuyer sur une liste de personnes susceptibles d’assurer l’accueil (qualités nécessaires, encadrement).
Ce mardi-là, que prévoyait la Ville de Rennes ?
La Ville avait annoncé des perturbations très larges dans les écoles rennaises pour le mardi 27 janvier : fermetures, restauration scolaire fortement dégradée, accueils périscolaires du matin et du soir souvent impossibles, et études surveillées amputées.
- 1 école élémentaire annoncée fermée : Simone-Veil
- 3 écoles maternelles annoncées fermées : Élise-et-Célestin-Freinet, Louise-Michel, Pascal-Lafaye
- Restauration : 31 écoles avec repas normal ; 40 restaurations fermées ; 17 écoles demandant un pique-nique
- Périscolaire : accueil du matin fermé dans 41 écoles ; accueil du soir fermé dans 20 écoles
- Études : fermées dans 23 écoles
La Ville annonçait aussi un SMA dans 8 écoles :
- maternelle Colombier
- maternelle Duchesse Anne
- élémentaire Jean Moulin
- maternelle Joseph Lotte
- élémentaire Jules Ferry
- élémentaire Paul Langevin
- maternelle Torigné
- maternelle Volga
Dans ce contexte, l’argument des parents de Sonia-Delaunay se précise. Le SMA existait ailleurs, mais pas pour leur école – et c’est cette différence de traitement, subie comme arbitraire, qui transforme une difficulté logistique en conflit politique.
Le hall de la mairie comme scène politique
Ce qui se joue dans ce « dépôt » d’enfants, c’est une forme contemporaine de protestation. Une action courte, visible, difficile à réduire à un slogan. Elle dit quelque chose de l’époque. Le ras-le-bol ne se contente plus d’une indignation en ligne, il cherche l’endroit exact où la règle est censée s’appliquer. Le guichet. Le hall. Le lieu où l’État local se matérialise. Et derrière l’acte, une phrase muette : « si la loi crée un droit, qui le rend effectif ? » C’est toute la question du service public au quotidien – non pas au plan des grands discours, mais au plan des matins ordinaires où nous devons aller travailler.
