Ce qui frappe d’emblée, c’est que ce livre ne commence pas par la guerre. Il commence par une acoustique. Une manière d’entendre le monde. « Les femmes parlent des femmes. Les filles écoutent les femmes parler des femmes. » L’ouverture installe une scène originelle qui sera la matrice de tout le récit, un salon, des voix, une enfant immobile qui absorbe sans comprendre et qui, plus tard, écrira pour continuer d’écouter. On comprend alors que le cœur du livre n’est pas l’événement spectaculaire, mais la fabrication intime d’une conscience. La guerre, plus tard, viendra trouer ce tissu. Mais le tissu est d’abord celui des paroles, de la langue, de la transmission.
L’architecture du texte est fragmentaire, mais ce fragment n’a rien d’un éclat décoratif. C’est un mode de vérité. Chaque section pose une scène, souvent très située, puis la laisse rayonner. Le procédé est simple et d’une efficacité redoutable. Il fait du quotidien une chambre d’écho. Les dialogues rapportés, bruts, presque sans commentaire, fonctionnent comme des blocs de réel. Les injonctions conjugales, la morale de la résignation, la surveillance des corps, la hiérarchie des féminités, tout circule dans ces phrases apparemment ordinaires. Le texte ne dénonce pas, il expose, et cette exposition suffit à faire monter une violence sourde. Elle n’a pas besoin d’un procès, elle est déjà dans la syntaxe sociale.
L’une des forces majeures du livre tient précisément à ce choix. Il refuse la psychologie explicative. Il préfère la pression du chœur. Les femmes parlent en chœur, parfois tendre, parfois cruel, souvent ambivalent. La narratrice montre comment une petite fille devient le réceptacle de ces discours. Elle emporte « des phrases sans comprendre ». Elle grandit avec des sentences qui entrent dans le corps avant d’entrer dans l’intelligence . C’est un livre sur la formation, au sens fort, presque physique, d’une vision du monde.
Cette attention au corps est constante. Le corps n’est pas seulement un thème, c’est une méthode d’écriture. Dans « Des mains d’arachnide », la scène de couture devient une scène de révélation. Les mains de la couturière ne sont pas décrites comme des outils, mais comme un essaim, une araignée, une force qui tisse autour de l’enfant une « aura » puis la défait. Le texte tient une ligne très fine. Il rend sensible le trouble, la chaleur, la gêne, l’éveil, sans jamais basculer dans l’effet. Il ne surligne pas. Il laisse la sensation faire son travail, et ce travail est vertigineux, car il dit à la fois la naissance d’une sensualité et l’apprentissage d’une vulnérabilité. Le corps découvre qu’il peut être traversé, saisi, interprété. Il devient, déjà, un territoire social.
La beauté du livre vient aussi de son art du portrait. Le chapitre consacré au grand-père, Jeddo Youhanna, est exemplaire. Tout part d’un détail, les oreilles immenses qui « ne servent pas à entendre », puis la scène s’élargit vers une mythologie familiale, la Première Guerre mondiale, la fuite, l’exil, la vengeance suggérée mais jamais racontée. La narratrice oscille entre fascination et incompréhension. Elle tente de saisir ce qu’un être contient de secret. Elle répète le prénom, « Youhanna », comme on éprouve un mot dans la gorge, comme si la langue elle-même pouvait réparer une distance. Ce passage dit la puissance de l’écriture de Bejjani. Elle sait rendre une figure à la fois concrète et légendaire, intime et opaque.
Le texte excelle également lorsqu’il transforme les gestes domestiques en rites. « Mjaddra » n’est pas une recette anecdotique. C’est une liturgie du quotidien. Les proportions, l’huile d’olive versée à la fin, les oignons qui font pleurer la mère, la cocotte-minute redoutée, les assiettes multipliées « au cas où », l’interdit de l’avarice, tout compose une économie morale. On comprend que la nourriture, ici, n’est pas seulement la nourriture. C’est la preuve que la vie persiste, qu’un ordre tient encore, que la maison peut encore être un monde.
Même chose avec le « Salon de coiffure ». Le lieu est décrit comme un salon familial, un théâtre, un confessionnal, une maison de solidarité, avec ses coupures d’électricité et ses improvisations. Le texte capture une sociabilité féminine qui est à la fois légère et essentielle. On y bavarde, on y juge, on y rit, on s’y soigne, on s’y reconstruit. La guerre, là encore, est présente en creux, dans la logistique, dans l’instabilité, dans cette façon de vivre avec l’imprévisible sans en faire un drame quotidien. Le livre réussit à dire cela sans romantiser. Il montre une intelligence pratique du chaos.
À plusieurs reprises, l’autrice installe des nœuds moraux avec une ironie très fine. Le chapitre « Apprenez-leur à pécher » est une leçon miniature sur la langue comme piège et comme pouvoir. L’erreur entre « pêcher » et « pécher » ouvre une brèche. L’enfant comprend autre chose que ce qu’on voulait lui apprendre. La religion devient un malentendu fondateur. On passe du dogme au désir, puis à la honte. En quelques pages, Bejjani montre comment une phrase entendue de travers peut reconfigurer une relation au monde. Et comment, ensuite, le monde punit. Le Christ devient « objet d’amour » puis « de haine ». La scène est drôle, triste, très juste, parce qu’elle raconte la violence des institutions à hauteur d’enfant.
Le chapitre « Une mère n’abandonne pas » donne au livre une profondeur affective saisissante. La valise, le taxi, la porte, l’absence, la confusion entre départ et mort, tout est écrit dans une coulée presque haletante, comme une pensée qui s’emballe. Il y a là une manière d’écrire l’angoisse qui ne relève pas de l’explication, mais de la sensation pure. La narratrice ne décrit pas le traumatisme, elle le fait vivre. Et l’on comprend, en même temps, la logique sociale qui enferme la mère, renvoyée chez elle, puis renvoyée à son foyer, piégée entre la famille, la réputation, « la société ». La tragédie n’est pas seulement conjugale. Elle est collective.
Ce qui rend Sobhiyé – Corps de femmes si fort, c’est cette capacité à tenir ensemble plusieurs régimes de texte. La poésie et la notation, la scène réaliste et l’incantation, le dialogue brut et la phrase travaillée. Et surtout cette façon de faire du « je » un lieu poreux. La narratrice dit que les récits des autres se confondent avec le sien, qu’un « je » commun se forme à partir des voix des petites filles. Cette idée est capitale. Elle dit la vocation du livre. Écrire, ici, n’est pas seulement se raconter. C’est porter. Porter des paroles entendues, des vies empêchées, des violences normalisées, des joies minuscules, des rites, des peurs, des rires. Porter une mémoire féminine qui, autrement, resterait dissoute dans le bavardage et le silence.
On referme ces pages avec une impression paradoxale. Une grande délicatesse, et une grande dureté. Une légèreté de surface, celle des cafés, des salons, des recettes, et dessous une ossature de contraintes, d’injonctions, de douleurs. Bejjani ne fait pas de la guerre du Liban un décor. Elle montre plutôt comment, avant même la guerre, une autre guerre travaille les corps, les langues, les destins. Et comment, malgré tout, quelque chose persiste, une solidarité, un humour, une intensité du vivant.
Fiche technique
Titre : Sobhiyé Corps de femmes
Autrice : Gracia Bejjani
Éditeur : Accro Éditions
Collection : Lire et relire
Année de parution : 2026
Genre : Récit autobiographique / récit poétique
ISBN : 978-2-931137-22-2
Pagination : 176 pages
Format : 14 x 21 cm
Prix indicatif : 18 €
Diffusion / Distribution : CEDIF – Pollen
