La vie entière de Timothée de Fombelle entre nuit, machine à écrire et invention d’un destin

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La vie entière, court roman de Timothée de Fombelle paru chez Gallimard (collection Blanche) déploie un texte bref construit comme une chambre d’écho.

À la surface, une situation de suspense sous l’Occupation. Paris, 1942, une jeune résistante attend son chef de réseau ; il est en retard ; elle devrait partir ; mais elle reste. Et, pour ne pas céder à la panique, elle se met à taper à la machine l’histoire d’une vie qui n’aura peut-être jamais lieu.

Le pari littéraire est clair et, surtout, risqué qui est faire tenir ensemble l’urgence politique, le danger immédiat, et l’irruption d’une rêverie amoureuse qui ne ressemble ni à une fuite hors du monde ni à un simple romanesque de consolation. Ce que réussit de Timothée de Fombelle, avec virtuosité, c’est d’avoir fait de l’imaginaire un geste de survie et, plus profondément, une forme de résistance intime.

Tout commence par une règle. Dans un réseau clandestin, l’attente est un luxe. Quand le contact n’arrive pas, on disparaît, on efface les traces, on sauve sa peau et celle des autres. Claire connaît la règle. Elle sait ce que signifie le retard, autrement dit arrestation, filature, piège, effondrement. Pourtant elle reste. Ce « pourtant » est le pivot moral du livre. Non parce qu’il ferait de l’héroïne une figure romanesque de l’inconscience, mais parce qu’il installe une tension plus complexe entre devoir collectif et pulsion individuelle ; entre obéissance tactique et obsession amoureuse ; entre discipline résistante et vertige du désir.

Et c’est là que l’écriture intervient non comme commentaire mais comme action. Claire tape à la machine et invente « leur » vie : des baisers sur les toits, une passion enfin déclarée, des enfants, la mer, une vieillesse heureuse, tous ces « miracles ordinaires » que la guerre rend soudain démesurément précieux. L’imaginaire devient un second fil narratif. Pendant que le temps réel se resserre (la nuit, l’attente, la menace), le temps rêvé s’ouvre comme une avenue. Le roman pose alors une question simple et vertigineuse : que peut la fiction quand la réalité vous condamne ?

Le cœur de La vie entière n’est pas seulement historique, il est temporel. En quelques dizaines de pages, Timothée de Fombelle met en scène un phénomène que chacun a éprouvé à bas bruit, mais rarement avec cette intensité. Confronté au danger, l’esprit fabrique des futurs. Ce ne sont pas des fantasmes décoratifs, ce sont des abris. Dans le roman, l’invention d’une vie commune ne relève pas d’un « et si… » sentimental, elle devient une architecture intérieure, un moyen de tenir debout quand tout se dérobe.

Ce faisant, l’auteur renverse une idée reçue sur la littérature « en temps de guerre ». On attend souvent du récit qu’il documente, qu’il rende compte, qu’il témoigne. Ici, la guerre est bien présente — elle dicte la peur, les codes, l’ombre de la police, la précarité des gestes — mais le livre choisit un autre axe qui consiste à montrer ce que la guerre détruit avant même de tuer, c’est-à-dire l’horizon des vies possibles. La violence historique n’est pas seulement faite d’exécutions, de rafles ou d’emprisonnements ; elle est aussi faite d’existences empêchées. Claire écrit précisément cela, l’ampleur d’une vie potentielle qui risque de s’éteindre avant d’avoir débuté.

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Dans ce cadre, le titre, La vie entière, prend une valeur ironique et poignante. « Entière », la vie ne l’est jamais, en réalité ; elle est trouée, fragmentée, coupée. Le roman rappelle simplement que l’écriture a ce pouvoir paradoxal. Non pas réparer le réel, mais lui opposer une totalité fictive ; une totalité qui, à l’instant même où elle se formule, rend plus insupportable la mutilation à venir et plus vivante la présence de celle qui écrit.

Le contexte de l’Occupation n’est pas un décor interchangeable. Il conditionne la dramaturgie avec les pseudonymes, clandestinité, rendez-vous codés, nécessité de disparaître. Mais le roman évite le piège du roman de Résistance au sens conventionnel avec héroïsation et scènes attendues. Il préfère une approche oblique. La Résistance comme discipline collective, certes, mais aussi comme expérience intérieure où l’on se débat avec des forces contradictoires qui ont pour nom courage, peur, désir, fidélité, solitude.

Claire n’est pas décrite comme une icône ; elle apparaît dans sa tension humaine. Elle est jeune, elle aime en secret, elle obéit, puis elle désobéit. Le livre tient ainsi une ligne délicate. Rendre hommage à une génération exposée au pire, tout en refusant l’aplatissement héroïque. La littérature, ici, ne sanctifie pas, elle complexifie. Et c’est peut-être la forme la plus juste de respect. Reconnaître qu’un acte de résistance peut coexister avec l’égarement, l’irrationnel, le romanesque, voire une forme d’égoïsme amoureux, non comme une faute, mais comme un moteur vital.

Timothée de Fombelle s’est imposé par des récits amples, construits, au souffle nettement romanesque, Tobie Lolness, Vango, AlmaLa vie entière semble faire le contraire, resserrer, réduire, tenir en apnée. Mais ce n’est pas une simple variation de format, c’est une mise à l’épreuve de son écriture. Là où les grands cycles organisent le monde, ici l’écriture doit produire en accéléré une densité d’existence, une sensation de totalité sans les appuis habituels de l’épopée.

Le texte avance par élans, par images, par accélérations de temps. La machine à écrire n’est pas un accessoire, mais une esthétique. Elle impose la frappe, la vitesse, le caractère irréversible de la phrase tapée. On sent un rapport presque physique aux mots ; écrire « vite » pour rester vivante, écrire pour gagner quelques secondes contre la peur. La beauté du livre tient à ce contraste permanent ; une langue tenue, précise, et, en dessous, une urgence qui palpite. Le romanesque n’est pas un ornement, il devient un pouls.

Ce qui bouleverse dans La vie entière, c’est cette manière d’oser la lumière au cœur même de la nuit historique. La mer, l’enfance, la vieillesse paisible, comme une provocation adressée à la guerre. Mais la brièveté est aussi une frontière. Ce roman demande au lecteur une adhésion particulière qui est d’accepter qu’un destin se construise en quelques pages, non par accumulation réaliste, mais par intensité. Certains aimeront cette fulgurance, d’autres resteront au seuil, éprouvant une frustration devant ce qu’ils percevront comme un manque d’ampleur ou d’explications. Cette divergence est presque logique. La vie entière n’essaie pas de « tout dire », il essaie de faire sentir ce moment où l’imaginaire, d’un coup, devient plus vaste que la vie réelle et où, paradoxalement, c’est cette vastitude qui prouve que la vie tenait déjà tout entière dans l’être qui écrit.

  • Titre : La vie entière
  • Auteur : Timothée de Fombelle
  • Éditeur : Gallimard, collection Blanche
  • Parution : 2 janvier 2026
  • Pagination : 80 pages
  • Prix indicatif : 10 €
  • ISBN : 978-2-07-313254-3
Eudoxie Trofimenko
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