BD Les Hautes Herbes, une fable initiatique sur l’exil et la filiation

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Dans un monde de fantasy, un père et son fils partent à la recherche de leurs origines. Et d’une terre d’accueil. Passionnant, ample et intelligent.

Cibletilles. Ichors. Crocal. Ne vous inquiétez pas si ces noms ne vous évoquent rien. Ce sont des mots venus des temps anciens, des temps d’avant… Les temps de Kholo, Kholo le Grand, celui qui fit le monde et voulut le diviser en cinq tribus. Une période fondatrice qui, comme tous les mythes originels, semblait devoir naître sous le signe de l’équilibre et de la sérénité. Cette réalité, cette fable, ce conte, c’est ce qu’une mère raconte à son fils, comme pour lui transmettre la promesse d’un avenir placé sous le signe de l’harmonie, du « subtil », de cet équilibre qui oblige à respecter ce qui nous entoure.

Les Hautes Herbes

Rien n’est pourtant aussi simple. Après la mort mystérieuse de sa mère, le garçon part avec son père sur les routes, à la découverte d’un monde inhospitalier, où tous deux apparaissent aux yeux des autres comme des étrangers, suspects en raison même de la couleur de leur sang. Alors que, dans La Route de Cormac McCarthy, « l’homme » et « le petit » traversent un univers post-apocalyptique d’où la vie semble avoir disparu, l’enfant et son père sont ici en quête d’intégration, de reconnaissance, et même de simple hospitalité. L’harmonie, ils la trouvent moins auprès des tribus que dans leur rapport à la nature. Car les hommes, eux, voient en eux des êtres bizarres, porteurs d’origines honteuses ou inquiétantes.

Vivant isolés, car sans doute menacés, ne dormant jamais plus de trois nuits au même endroit, ils sont contraints, pour survivre, de traverser des villes et des territoires qui leur sont hostiles. Ils y rencontrent la méfiance, la défiance, parfois la haine. Ce qu’aujourd’hui nous appellerions le racisme : sang noir contre sang rouge, sang rouge contre sang noir.

Les Hautes Herbes

Grun met ici en images le premier scénario de son épouse, Laurine Clin, qui construit une histoire complexe dont on ne mesure pleinement les implications qu’au fil des toutes dernières pages, grâce à un suspense parfaitement maîtrisé. Comme dans tout grand récit des origines, l’Eden des commencements se fissure très vite. La scénariste tisse alors des ponts évidents avec notre monde contemporain. L’errance du père et du fils charrie des réflexions sur la tolérance, la différence, les origines, ce que l’on appellerait aujourd’hui le vivre-ensemble, mais aussi, plus profondément encore, sur la transmission d’une génération à l’autre. Alternant poésie, violence et tendresse, l’album nous entraîne à travers des paysages presque familiers, peuplés pourtant de créatures oniriques remarquables, dans une aventure humaine hors du commun. Répondant aux codes du genre, Les Hautes Herbes va au-delà du seul fantastique pour déployer un imaginaire en prise avec les inquiétudes de notre temps. Le dessin réaliste de la nature, baigné d’ocre et de bleu, compose avec une palette restreinte une atmosphère intemporelle, tenue à distance de tout spectaculaire inutile, et donne à l’ensemble une beauté sourde, très singulière.

Tout naturellement, le dessin, dans l’histoire comme dans l’album, occupe une place essentielle. Il y a les traces laissées par le temps, les traits gravés sur les parois des montagnes, qui évoquent aussi bien les grottes de Chauvet que celles de Lascaux. Et il y a les planches de cette magnifique bande dessinée, où Grun, déjà connu notamment pour la série La Conjuration d’Opale dans un registre de heroic fantasy, parvient à créer des personnages profondément attachants, aux visages, aux gestes et aux attitudes d’une grande humanité.

Les Hautes Herbes

Avec cet album, les auteurs réussissent à dépasser les frontières du genre pour offrir bien davantage qu’un simple récit d’aventures. Les Hautes Herbes est à la fois une intrigue prenante, une fable sur l’exil et l’altérité, et un très beau voyage visuel. Intelligent, sensible et généreux. Une belle réussite.

Les Hautes Herbes, de Laurine Clin (scénario) et Grun (dessin). Éditions Daniel Maghen. 112 pages. 21,50 €.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.