Andrée Prigent, la gravure et l’éléphant qui disent « doucement »

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Andrée Prigent autrice

Il y a, chez Andrée Prigent, une autorité tranquille, artisanale, patiente, qui vient du geste répété, du papier qu’on éprouve, de la couleur qu’on pose sans forcer. Née à Brest en 1963, passée par les Beaux-Arts de Rennes (avec un goût marqué pour l’atelier de gravure), elle s’est installée ici, et l’on sent que cette ville lui va bien : une ville de lignes, de matières, de saisons lentes, où l’on travaille longtemps au même endroit pour faire advenir une image simple, tenue, exactement à sa place.

Artiste plasticienne autant qu’autrice-illustratrice, Andrée Prigent a construit un univers immédiatement reconnaissable avec des formes lisibles, des aplats francs, un sens de la silhouette, et cette présence obstinée des animaux non pas comme décor “mignon”, mais comme acteurs moraux, petits porteurs d’humeurs et de vérités. Elle aime expérimenter les techniques (linogravure, pochoir, papier découpé, peinture), et cette diversité se voit. Sa main n’est jamais prisonnière d’un seul effet. Elle a travaillé pour l’édition jeunesse, la presse, et sur divers supports, avec une fidélité à l’enfance qui n’est pas une régression, mais une exigence qui est de faire clair, sans faire pauvre.

Sur le dos de l’éléphant andrée prigent

Sur le dos de l’éléphant : l’art du refrain et la sagesse du “pas trop vite”

Son dernier album, Sur le dos de l’éléphant, ressemble à première vue à un jeu de tout-petits avec un crocodile, un guépard, un chat noir grimpent sur le dos d’un éléphant — « c’est si amusant ». Et puis l’éléphant parle. Il met une limite, mais une limite de vivant : « doucement, doucement, doucement… j’ai 103 ans ». Là, tout se déplie.

Car Andrée Prigent sait une chose essentielle sur les albums cartonnés, ce sont des livres de rythme. On ne “lit” pas seulement ; on revient, on répète, on anticipe, on imite, on s’amuse du même mot qui revient comme un petit galet dans la poche. Ici, le “doucement” devient une musique, et l’âge extravagant de l’éléphant — 103 ans, dit-il, comme si c’était un fait quotidien — fait basculer l’histoire du côté de la tendresse intergénérationnelle. Ce n’est pas un “livre sur la vieillesse” au plan didactique ; c’est un livre qui met en scène l’écart des forces, des besoins, des tempos. Et qui, au passage, donne aux adultes une phrase à garder pour soi quand le monde accélère… doucement.

Sur le dos de l’éléphant andrée prigent

La souris riquiqui et l’intelligence du coeur

Le coup de génie, c’est la souris. Toute petite, “riquiqui”, mais pas du tout accessoire. Elle pose la question la plus enfantine qui soit — “moi aussi ?” — et transforme cette demande en attention. Elle revient avec « une jolie paire de chaussons moelleux ». Le détail est délicieux. La ruse n’est pas une tromperie ; c’est une invention pas rikiki. La souris comprend l’éléphant, son droit à la sieste, son droit à ne pas être un terrain de jeu infini. Et elle trouve une manière de concilier le repos des grands et l’élan des petits. Hi hi !

C’est exactement ce que les très jeunes enfants observent, confusément, dans leur vie. La disponibilité des adultes n’est pas un gisement sans fond. Et c’est exactement ce que les grands-parents vivent, souvent, avec bonheur… et fatigue. L’album réussit à rendre cette vérité légère, comique, complice, sans une goutte de morale. Le lecteur rit, s’attendrit, et on se reconnaît.

Une esthétique de la simplicité travaillée

Graphiquement, tout respire. Les animaux sont stylisés, nets, expressifs sans surcharge ; l’éléphant a la solidité tranquille d’un grand volume posé au milieu du monde. Il y a de l’humour dans les proportions, dans les postures, dans les petits regards. Et surtout, l’image laisse de l’espace à l’enfant. Elle n’en fait pas trop. Elle invite. On peut nommer, pointer, commenter, rejouer : “le crocodile”, “le chat noir”, “la souris”, et — rituel souverain — “l’éléphant”.

Au fond, Sur le dos de l’éléphant est un livre sur l’ajustement : ajuster sa joie à la fragilité de l’autre, ajuster sa vitesse à son âge, ajuster son désir de grimper à l’envie de dormir. C’est une petite fable de la délicatesse, emballée dans une mécanique de répétition qui fait rire les enfants et attendrit les adultes.

Et si l’on cherche ce que ce livre “offre” aux grands-parents, ce n’est pas seulement une scène attendrissante. C’est une façon de se sentir légitime. L’éléphant dit non, mais sans casser le lien. Il dit “doucement”, et tout le monde apprend un peu à aimer à la bonne cadence.

Données techniques

  • Titre : Sur le dos de l’éléphant
  • Autrice & illustratrice : Andrée Prigent
  • Éditeur : Minedition
  • Parution : 15 mai 2025
  • Format : livre cartonné couleurs (env. 21 × 16,8 cm)
  • Pagination : 22 pages illustrées
  • Prix : 11,90 €
  • EAN / ISBN : 9782354137441 / 2354137443
  • Public : tout-petits
  • Andrée Prigent est invitée du Festival Rue des Livres 2026