C’est ma tournée ! de Gérard Alle, la Bretagne en Miz Du, entre vin, salles obscures et fantômes fraternels

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gérad alle

« En automne, les feuilles tombent et les jardiniers aussi. » Tout part de là, d’une glissade dans un jardin, d’un poignet « en distribilh », d’une épaule rétive, et d’une décision têtue, la tournée aura lieu quand même. Elle aura même un supplément d’âme, tenu secret, presque enfantin et très sérieux à la fois. Gérard Alle choisit de vivre ces projections comme un « dernier tour de piste » — pas au sens grandiloquent du mot « dernier », plutôt au sens d’un jeu avec la finitude, ce moteur discret qui rend chaque halte plus vibrante, chaque visage plus net.

En tournée pour présenter son dernier film sur le retour de la vigne en Armorique, Gérard Alle en profite pour noircir les pages de son carnet de route. Avec gourmandise. Novembre, c’est Miz Du, le mois noir. Débarrassée de ses beaux habits d’été, la Bretagne est mise à nu. Au fil de ses 30 étapes, entre deux projections, l’écrivain et cinéaste laisse remonter ses souvenirs. Jaillissent alors une belle galerie de personnages engagés, truculents, célèbres ou non, aux destins singuliers. Et aussi quelques fantômes. Au fil de courts chapitres, il mitonne un portrait subjectif de sa Bretagne. On y parle de littérature, de cinéma, de politique, de paysage… Et de vin, bien entendu.

Le livre est un carnet, donc une forme libre. Mais c’est aussi un vrai montage. Un road-movie de papier, taillé en étapes et en courts chapitres datés, au fil d’une traversée « en long, en large et en travers » d’une Bretagne de novembre, dépouillée de ses « beaux habits d’été ». On roule beaucoup, 4 500 kilomètres, on zigzague sur les ribines, on arrive dans des cinémas, des bibliothèques, des salles des fêtes, des cafés qui tiennent lieu de place publique. :

Ce qui frappe, c’est la qualité de présence. Alle a ce talent de faire surgir un lieu par un détail juste, et une personne par une manière de parler, une gêne, un tic, une joie brusque. À Porspoder, au Chenal, on est « en terrasse », l’océan en face, « rien avant l’Amérique », et la salle se remplit sans qu’on l’entende venir. Didier Labouche, factotum et âme organisatrice, devient personnage en deux phrases, avec ce petit théâtre du vouvoiement qui dit déjà tout d’une sociologie du convivial, du trac, de la scène.

La galerie humaine est large, mais jamais exhibée. On croise des bénévoles, des programmateurs, des bibliothécaires, des cinéphiles ruraux, des amis de longue date, des hôtes d’un soir. Par endroits, les « célèbres » passent, sans le prestige. Ils passent comme passent les gens, dans la vie réelle, au détour d’une table, d’une arrière-cuisine, d’un débat après projection. Et, surtout, il y a les morts. Les absents. Ceux dont l’ombre revient au présent, non pour alourdir, mais pour faire résonner. Le passage où il évoque Donatien Laurent et Jacques Pellen a cette colère nue, très bretonne, très fraternelle, où l’on jure parce que c’est la seule façon de parler à ce qui n’est plus.

Le « mois noir » n’est pas un décor gothique. Il est une lumière. Le soleil peut cogner à Meneham, la mer être d’huile, et la mélancolie n’en est pas moins là, tapie, prête à remonter au moindre faux pas du cœur. C’est même l’une des beautés du livre : cette oscillation constante entre l’hédonisme simple (« j’ai juste envie d’être là ») et la morsure du temps, qui fait surgir des phrases de solitude sèche, presque incrédules.

À Glomel, un lieu se vide, « tout le monde s’est carapaté », et la sensation de « pays dévasté » déborde la situation objective. Alle écrit très bien ce moment où le sentiment, même contestable au plan factuel, s’impose comme un animal qui dévore. Puis il reprend la route, et la radio devient pouls du territoire. Le passage sur RKB, sur Morgan Large, sur la violence subie et la ténacité collective, ancre le carnet dans une Bretagne contemporaine, traversée d’alertes, de luttes, de récits qui ne demandent pas la permission pour exister.

gérad alle

On pourrait résumer par trois mots : cinéma, vin, politique. Mais ce serait manquer la manière. Chez Alle, l’engagement n’a pas besoin de s’annoncer. Il se loge dans l’attention donnée aux lieux qui tiennent encore, à la transmission qui fatigue, à la vie associative, à ce qui se bricole contre la pente. À Châtillon-en-Vendelais, un bénévole raconte la difficulté de « transmettre », et l’histoire d’un prêtre bâtisseur de cinéma devient une méditation sur la censure, la morale, la projection comme affaire de village. On pense à Cinema Paradiso, et le livre assume ce clin d’œil, sans forcer l’émotion.

Le vin, lui, circule comme une langue parallèle. Pas seulement parce que la tournée accompagne Vendanges en utopie, film sur la renaissance viticole bretonne, mais parce que la bouteille, l’étiquette, l’IGP rêvée, le cru bricolé entre amis, racontent autre chose : une façon d’habiter un pays, d’y mettre de l’imaginaire, d’y produire du lien. Même la convivialité garde une pointe critique. Un « écogîte d’exception » l’agace, une formule marketing le fait râler, puis il rit de lui-même. Cette mauvaise humeur-là est précieuse : elle empêche le carnet de devenir une brochure.

On referme le carnet avec une petite envie sous forme de regret. Voir, en regard, les façades de cinémas, une terrasse face au large, une ribine de Miz Du, un hall éclairé au néon. Ce manque n’est pas un défaut, plutôt un appel. Il prolonge la tournée dans la tête du lecteur, comme une projection qui continue après la dernière séance.

Gérard Alle est documentariste, et cela se sent au rythme. Il regarde, il écoute, il revient, il réécrit, il doute. À un moment, il compare le documentaire d’auteur au jazz, par le détour d’un compagnon de route : dispositif cohérent, oreille aux aguets, improvisation qui nourrit le propos. Cette page éclaire tout le livre. Le carnet fonctionne pareil. Il pose une destination, et il accepte les accidents, les rencontres, les tunnels de mémoire qui s’ouvrent sous une phrase.

C’est ma tournée ! présente une itinérance culturelle une aventure sensible, sans héroïsme, sans folklore, sans plainte continue. Le livre est chaleureux, drôle par endroits, sec et beau quand il faut l’être. Il compose un portrait subjectif de la Bretagne qui ne cherche pas à convaincre, mais à faire sentir. On y entre par un jardin et une épaule douloureuse, on en sort avec une cartographie intérieure.

Table des chapitres chronologique :

Samedi 12 octobre

De Donatien Laurent à Jacques Pellen 7

Samedi 19 octobre

Au pays de Haute Lyche 13

Mercredi 30 octobre 2024

Vavilov et Duguesclin 17

Dimanche 3 novembre

Passé dévasté 23

Mercredi 6 novembre

Le bon coin du Trégor 29

Jeudi 7 novembre

Savoir revivre 35

Vendredi 8 novembre

Le sens de la désorientation 40

Samedi 9 novembre

Où sont passés les Quimpérois ? 52

Dimanche 10 novembre

De Bruno Le Floc’h à Mathurin Méheut 53

Mardi 12 novembre

L’Amérique, de Kerouac à Keineg 59

Mercredi 13 novembre

Papillons, vache et Stade Brestois 64

Jeudi 14 novembre

Grand cru du Léon 69

Vendredi 15 novembre

Butin de pirate 73

Dimanche 17 novembre

Le prix de la bouteille 77

Lundi 18 novembre

Toutes les bibliothécaires s’appellent Isabelle 80

Mercredi 20 novembre

Intermède au lycée 85

Jeudi 21 novembre

Attention travaux ! 90

Vendredi 22 novembre

Cinema Paradiso 93

Samedi 23 novembre

Des crêpes pour les cochons, du vin pour les Bretons ! 98

Samedi 23 novembre

La chaleur d’un foyer 104

Mardi 26 novembre

Crozon Hermitage 107

Mercredi 27 novembre

Chez Leslie et Rose-Mary 110

Jeudi 28 novembre

Retour à Minégu 115

Vendredi 29 novembre

Kouign-amann show 142

Samedi 30 novembre

Sur la piste de l’IGP 144

Samedi 30 novembre

Ici ça fait cinq ans qu’il pleut ! 147

Vendredi 6 décembre

Quand la culture prend l’eau 154

Samedi 7 décembre

Exorciser les démons de la méningite 157

Lundi 9 décembre

Vendre du vin, c’est vendre de l’imaginaire 161

Jeudi 12 décembre

Un curé au frigo 167

Fiche technique

  • Titre : C’est ma tournée !
  • Sous-titre : Carnets de route
  • Auteur : Gérard Alle
  • Éditeur : Locus Solus
  • Collection : « L’esprit des lieux »
  • ISBN : 978-2-36833-589-5
  • Prix : 15 €
  • Pagination : 174 p.
  • Fabrication : Made in France
  • Maquette / couverture : Studio Locus Solus
  • Couverture : création à partir d’une étiquette de vin « Éclaireur des mers » (années 1930), coll. CRBC, Brest
  • Achevé d’imprimer : décembre 2025 (CPI, Saint-Amand-Montrond, Cher)
  • Dépôt légal : 1er trimestre 2026
  • Adresse éditeur : 1, ZA Run Ar Puñs, 29150 Châteaulin