L’Enthousiasme de Carole Boinet ou un droit à l’ambivalence

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Carole Boinet
Carole Boinet

L’Enthousiasme de Carole Boinet raconte l’instant où un événement cesse d’être racontable.

Une scène d’apparence simple, au bord d’une falaise bretonne, et déjà tout vacille. Un chien surgit. Agression ou jeu. Caresses ou morsure. Elle ne sait pas. Elle ne saura pas. Le texte insiste, il creuse l’hésitation, il refuse la version nette qui ferait plaisir à tout le monde. Et c’est peut-être là, dans cette résistance obstinée à la clarification, que se loge le projet du roman.

Carole Boinet installe d’emblée son personnage dans une zone embarrassante, presque intenable. Cette femme quitte Paris, revient dans une maison familiale presque vide, s’éloigne d’une vie de nuits, d’alcool, de sexe, de fatigue. Elle cherche une pause, mais la pause n’est pas une guérison. C’est un silence qui amplifie. Une respiration plus forte. Le souffle de quelqu’un de choqué, de bousculé, sans trace visible. Et l’on comprend vite que le roman ne s’intéressera pas à la blessure spectaculaire, aux preuves, au dossier. Il s’intéresse à ce qui n’imprime pas sur la peau, mais remue au-dedans. Ce qui ne se montre pas, mais insiste.

Le chien, figure ambivalente par excellence, fait irruption comme le réel brut. Celui qui échappe aux catégories. Celui qui mêle le jeu et la menace, l’élan et la violence. Dans un réflexe, elle le propulse en contrebas. Et voilà que tout se retourne. L’animal tombe, mais c’est elle qui bascule. Non pas moralement, non pas idéologiquement, mais au plan existentiel. La réaction vitale fait office de révélateur. Elle rallume quelque chose. Elle réveille une intensité. Elle remet du courant dans une vie qui s’était vidée de sa charge.

Le titre, alors, cesse d’être une jolie promesse. Il devient un problème. L’enthousiasme n’est pas ici une bonne humeur. C’est un état de possession, un débordement, une présence trop forte à soi et au monde. Quelque chose de précaire. De risqué. De difficile à assumer parce que cela vient avant le jugement. Avant la mise en ordre. Avant les mots qui stabilisent. Or c’est précisément ce que le roman met au travail. La narratrice ne manque pas seulement de joie. Elle manque de cette capacité première à sentir sans immédiatement expliquer. À vivre sans tout convertir en récit.

Et c’est là que L’Enthousiasme devient plus tranchant qu’il n’en a l’air. La violence, ici, ne se réduit pas à l’acte. Elle se déplace. Elle migre vers le regard des autres, vers l’exigence collective d’une version. Des témoins apparaissent, et déjà la scène se transforme en spectacle. Les promeneurs deviennent spectateurs. On commente. On sait. On reconstitue. On tranche à sa place. Comme si l’indécidable était insupportable, comme si le réel devait à tout prix être ramené à une forme intelligible, moralement lisible, consommable.

Le propriétaire du chien, lorsqu’il frappe à la porte, n’apporte pas seulement la menace d’un conflit. Il apporte la demande d’un récit. Il faut dire ce qui s’est passé. Il faut choisir. Agression ou accident. Peur ou colère. Légitime défense ou cruauté. Il faut une histoire qui tienne, qui ferme, qui rassure. Et l’on pressent que le roman va creuser cette pression-là, plus sournoise que le choc initial. Cette obligation d’être cohérente. D’être correcte. D’être immédiatement situable.

La singularité de Carole Boinet est de ne pas sauver son héroïne par la clarté. Pas de grand moment où tout s’éclaire, où les cases s’alignent, où le passé devient enfin un dossier propre. Au contraire. Le texte avance par obsession, par retours, par reprises. La syntaxe elle-même mime ce travail mental, cette rumination qui ne parvient pas à fixer l’instant. On tourne autour de l’événement comme autour d’un noyau trop dense. On s’en approche. On recule. On corrige. On hésite. Et cette hésitation n’est pas une faiblesse d’écriture, mais sa tension même.

On comprend alors que le livre n’est pas tant un roman sur la violence qu’un roman contre la simplification. Il explore ce point exact où la vie déborde les oppositions commodes. Où le désir peut ressembler à un danger. Où le danger peut se déguiser en tendresse. Où l’on peut être à la fois victime, actrice, coupable, vivante. Dans une époque qui exige des positions claires et des récits sûrs, L’Enthousiasme défend un droit rare. Le droit à l’ambivalence.

Et c’est sans doute là que se joue la “possibilité de l’amour” annoncée par le pitch. Non pas l’amour comme résolution, comme baume ou comme récompense. Plutôt comme expérience à nouveau possible dès lors qu’on accepte de ne plus tout trier. De ne plus tout purifier. D’admettre que le vivant, parfois, colle mal, sonne faux, déborde. De consentir à une forme d’intensité qui ne garantit rien, mais rend à nouveau le monde habitable.

L’Enthousiasme est un roman inquiet et précis, qui travaille au scalpel la zone trouble entre élan et violence, entre regard social et vérité intérieure. Il ne distribue pas des leçons, il pose des pièges. Il ne dit pas “voilà”, il dit “à cet instant-là”. Et ce détail suffit à faire entendre sa musique. Une musique de seuil, de falaise. On est au bord. Le chien est en bas. Et quelque chose recommence à monter.

Fiche technique

  • Titre : L’Enthousiasme
  • Autrice : Carole Boinet
  • Éditeur : Éditions Stock
  • Collection : La Bleue
  • Date de parution : 7 janvier 2026
  • Pagination : 320 pages
  • Format : 137 × 216 mm
  • EAN papier : 9782234095830
  • Prix papier : 21,90 €
  • EAN numérique : 9782234095847
  • Prix numérique : 15,99 €