Amoureux des mots, jongleur, bateleur, amuseur, il est de ces écrivains qui tournent et retournent ses histoires avec verve sans les épuiser jamais. Des histoires familiales qui lui collent à la peau depuis la petite enfance jusqu’à la grande, celle d’aujourd’hui. Ou, et c’est selon, de la vie d’adulte d’hier à laquelle il s’y colle encore maintenant tout en revenant à ses premiers jours de naissance. Etrange pirouette, insaisissable théâtre, toujours répété, joué, composé et recomposé, futur passé ou passé futur.
C’est du Gilles Cervera pur jus qui nous est livré dans ce dernier livre le père, noël etc…, titre sans aucune majuscule mais avec 3 points exactement de suspension. Car il sait compter le bougre. 101 courtes notes, exactement, loin d’être binaires, de la demi-page aux deux pages, où le père, et celui-là tout court, en prend pour son grade, autrement dit, même si vous m’avez compris, qui reçoit une volée de bois vert.
« En général de passage, peu là, sur la route ou les mers… les pères sont intenables. Ils ne tiennent pas en place…les pères s’absentent. » « Le père s’ennuie vite. Dès qu’il s’arrête, s’enfauteuille, il se met à bailler. Il dort. Repas du dimanche, un instant familial et juste après, le père il dort. »
Et les fils, il en a 1 ou 2, personne ne sait exactement, pas même le père, et bien les fils s’alignent sur le père. Si minuscule le père, minuscules les fils. Ils copient les silences du père. Il n’y a ici que des pères et des fils. Ça n’empêche pas le père d’être fou de joie d’avoir un fils, peut-être deux qui sait ? Pas question pour les uns et les autres de mourir avant Noël où il leur est recommandé de prendre leur temps. Eviter de se prendre le pantalon dans les chaînes en vélo, anticiper les chutes d’arbres, les avalanches, les coups de surin. Un père ne peut pas tout, n’est-ce pas ? Plus même, « il faut se méfier des pères dont le père meurt avant Noël » car les emmerdements commencent. Dans le meilleur des cas, les pères se défilent, se crapahutent, se barrent sans laisser d’adresse… pfuitt.
Quant au vrai-faux père Noël, celui qui fait les devantures de tabloids, il fait comme si, barbu de blancheur et rouge d’ectoplasme. « A quoi servent les pères ? » demande Gilles. « Sans doute à rien d’autre qu’à penser à eux », répond-il, au cas où, genre, un retour à l’improviste.
Phrases courtes, coups de poing, jeux de mots, le style Cervera. Les non-dits occupent tout l’espace et prennent chez lui des noms-dits. Père-mère, pêle-mêle mais surtout un père et des fils qui deviendront pères. Nous croisons comme sans y toucher de vieilles connaissances sur le chemin. Drôles de compagnie dans un seul lieu. Jarry, Kafka, Rimbaud, un orphelin anonyme, Le Clézio, Ernaux, Duras. Et en brèves voix de fond, Brel, Ferré, Barbara, Vian, Cros dit Charles.
C’est un peu tôt pour la fêter mais, comme elle est pour bientôt, joyeuse fête quand même les pères !

Le Père, noël etc…, Gilles Cervera, 176 pages, 17€. Pour se procurer le livre : ecrire@pierregaucher.com
Gilles Cervera est chroniqueur à la Cause littéraire et pour toutes les autres belles causes du monde, allez découvrir le site. Si vous voulez poursuivre l’aventure : aux éditions Vagamundo (hélas disparues), L’enfant du monde et Deux frères et, aux éditions Un ange passe, Les Mourettes, Pensions, Pour les enfants.
