Nos futurs. Mahi Traoré, l’autorité juste et la géographie des destins

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Mahi Traore

Mahi Traoré est l’invité de Nos Futurs à Rennes le samedi 28 mars 2026 où elle interviendra à l’Auditorium des Champs Libres, à l’occasion de la rencontre « Habiter, c’est déjà être classé ? », aux côtés de Lumir Lapray, Julien Vitores et Yvon Atonga, dans le cadre du festival Nos futurs. En question le poids social de l’adresse, du quartier, du territoire et des héritages géographiques dans les trajectoires individuelles. 

Mahi Traoré parle de l’école comme une institution de front. Un lieu de transmission, bien sûr, mais aussi de tension, de réparation, de confrontation sociale, de dignité en lutte. Chez elle, la fonction de proviseure ne relève jamais du simple management scolaire. Elle devient un poste d’observation aigu de la France telle qu’elle se fracture, s’ignore, se hiérarchise. 

Sa venue à Rennes, dans le cadre de Nos futurs, n’a donc rien d’anecdotique. À travers la rencontre « Habiter, c’est déjà être classé ? », Mahi Traoré arrive avec une expérience concrète de ce que signifie être assigné à une origine, à une couleur de peau, à un établissement, à un quartier, à un code postal. Dans une tribune publiée par Le Monde le 14 mars 2026, elle résumait d’ailleurs cette violence feutrée par une formule saisissante : « Chaque code postal est une indication sociale »

Née à Bamako, au Mali, Mahi Traoré a passé une partie de son enfance en France avant d’y revenir en 1994 pour poursuivre ses études à la Sorbonne. Cette trajectoire, qui est aussi une trajectoire de déplacement, de réinscription et de conquête, irrigue profondément son écriture comme sa parole publique. Elle ne parle pas depuis une théorie abstraite de l’ascension sociale, mais depuis une expérience vécue des écarts, des plafonds, des regards et des malentendus. 

Dans le paysage médiatique français, Mahi Traoré a pris une place singulière. Non pas celle d’une commentatrice distante, mais celle d’une femme de terrain qui parle depuis l’intérieur de l’institution scolaire. Son livre Je suis noire mais je ne me plains pas, j’aurais pu être une femme, paru en 2021, faisait déjà entendre une voix ferme, ironique parfois, blessée aussi, sur le racisme ordinaire, les assignations identitaires et les mécanismes de minoration sociale. Son second livre, Moi, proviseure… Journal impertinent d’une cheffe d’établissement combative, paru en octobre 2024, prolonge ce geste en donnant à voir le quotidien d’une cheffe d’établissement confrontée à la massification des urgences, aux tensions de la laïcité, au mépris des filières professionnelles, aux parents consommateurs et aux vulnérabilités de l’école contemporaine. 

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Mahi Traore

Plusieurs sources la présentent comme la première femme noire d’origine africaine à avoir été nommée proviseure dans un lycée parisien, fait souvent repris dans les portraits qui lui sont consacrés. Ce n’est pas un simple détail biographique. C’est une clé de lecture. Car chez Mahi Traoré, la réussite n’efface jamais l’analyse des structures. Elle ne fétichise pas son parcours comme une preuve que « tout est possible » ; elle s’en sert au contraire pour montrer combien les trajectoires restent socialement et symboliquement filtrées. 

Ce qui rend sa parole précieuse aujourd’hui, c’est qu’elle tient ensemble plusieurs exigences rarement réunies. L’autorité et l’empathie. L’attachement à la méritocratie scolaire et la critique de ses hypocrisies. La défense de l’école républicaine et la lucidité sur ses angles morts. Dans son passage chez Public Sénat, elle insistait à la fois sur l’égalité, la laïcité, l’ouverture, mais aussi sur les transformations concrètes du métier, des élèves, des familles et des rapports de force au sein de l’institution. 

Sa présence à Rennes est d’autant plus pertinente que la question posée par la table ronde touche au cœur de son expérience. Habiter, dans son cas, ne désigne pas seulement le fait de vivre quelque part. C’est aussi porter un accent, un nom, une origine, une adresse, un dossier scolaire, une réputation de quartier. C’est entrer quelque part déjà précédé par une lecture sociale de soi. Son approche croise donc la ségrégation spatiale, la hiérarchie scolaire, la mobilité sociale et l’épuisement de la promesse républicaine quand celle-ci ne corrige plus assez les inégalités de départ. 

À ce titre, Mahi Traoré n’est pas seulement une proviseure médiatique ou une autrice de témoignage. Elle est l’une de ces rares voix capables de faire sentir, presque physiquement, la manière dont la société classe avant même d’écouter. Ce n’est pas un hasard si sa formule sur le code postal frappe si juste. Elle dit quelque chose de la France contemporaine dans ce qu’elle a de plus poli et de plus brutal à la fois : cette façon de trier sans toujours le dire. 

Le samedi 28 mars 2026 à 15 h, à Rennes, dans l’Auditorium des Champs Libres, Mahi Traoré participera donc à une discussion qui lui ressemble : une conversation sur l’espace, oui, mais surtout sur les destins que l’espace fabrique, entrave ou annonce à voix basse. Avec Lumir Lapray, Julien Vitores et Yvon Atonga, elle contribuera à poser une question qui dépasse largement le logement ou la géographie : comment vivre quelque part sans être réduit à ce quelque part ?