À 25 km de Paris, la forêt de Maubuisson pousse dans un territoire au passé singulier. Il s’agit de terres maraîchères longtemps fertilisées par les eaux usées de la capitale puis chargées au fil du temps en métaux lourds et encombrées de déchets. Ici, le reboisement n’est pas un simple geste vert, mais une opération de réparation à la fois écologique, sanitaire et symbolique. Avec près de 918 000 arbres annoncés au printemps 2026, le projet teste une question nette : peut-on fabriquer du vivant durable dans un héritage abîmé ?
L’histoire du lieu ressemble à un résumé de la modernité urbaine. D’un côté, la ville qui produit, consomme, rejette. De l’autre, une périphérie qui absorbe, transforme, rend service. La plaine de Pierrelaye-Bessancourt a longtemps servi de support à un métabolisme métropolitain. Les eaux usées de Paris enrichissaient les sols et soutenaient le maraîchage. Mais ce qui fertilise peut aussi déposer. Année après année, certains métaux s’accumulent. La terre devient un archiveur obstiné, un support où s’empile le passé, même quand le paysage change.

C’est cette tension qu’il faut garder en tête pour comprendre Maubuisson. La forêt n’efface pas l’histoire du sol. Elle s’y installe, elle la compose, elle la contourne. Elle oblige à une question très concrète, presque brutale : comment fabriquer du vivant durable sur un héritage abîmé, sans vendre l’illusion d’un grand « reset » naturel ?

Réparer, ici, c’est une chaîne de gestes
Le projet est titanesque par sa surface, environ 1 340 hectares, et par sa durée avec des campagnes de plantation étalées sur plusieurs hivers. Mais sa vraie dimension est ailleurs, dans l’enchaînement patient des opérations. Acquérir des parcelles, retirer des milliers de tonnes de déchets, cartographier et analyser les sols, définir des itinéraires techniques de plantation, sécuriser et organiser les usages futurs. La réparation se joue dans la logistique autant que dans la symbolique.
Les chiffres racontent cette mécanique. La préfecture du Val-d’Oise a communiqué un objectif autour de 943 000 plants à l’issue d’une saison de plantation tandis qu’une projection plus récente évoque 918 000 arbres au printemps 2026. Le chiffre « un million » reste un horizon, un ordre de grandeur, plus qu’un compteur figé. Le vivant n’aime pas les slogans ; il pousse, il meurt, il repart, et les bilans s’affinent avec le terrain.

Une forêt « résiliente »; la diversité comme assurance
Pour éviter la monoculture fragile et la forêt “poster”, l’Office national des forêts a misé sur la diversité. Environ 30 essences sont plantées, dont l’alisier blanc, le charme, le cormier, l’églantier, l’érable plane, l’érable de Montpellier, le cèdre du Liban, mais aussi merisier et tilleul. L’idée est simple et exigeante qui est de créer des milieux riches, capables d’accueillir une biodiversité, tout en anticipant les stress climatiques futurs.
Ce choix raconte une époque. Il ne s’agit plus seulement de planter ce qui marche ici depuis toujours, mais de bâtir une forêt qui tienne dans un futur proche, avec plus de chaleur, plus de sécheresses, plus d’aléas. Certains parlent de migration assistée, au sens où l’on aide une forêt à se doter, dès aujourd’hui, d’essences et de mélanges qui seront plus à l’aise demain. C’est un pari prudent, mais un pari quand même.

Une machine vivante, pas une gomme, ce que les arbres peuvent faire… et ce qu’ils ne feront pas
Oui, une forêt rafraîchit localement, structure des corridors écologiques, retient l’eau, crée des habitats, amortit une partie des particules et offre un espace d’oxygène social, au plan mental autant qu’au plan urbain. Mais planter sur des sols chargés en métaux lourds impose une honnêteté de vocabulaire. Les arbres ne “nettoient” pas automatiquement un territoire comme une éponge magique.
Dans ce type de contexte, l’enjeu est souvent la stabilisation. Certaines stratégies visent à limiter la mobilité des polluants, à éviter leur remise en suspension, à fixer le sol, à gérer les circulations d’eau et de poussières. La forêt devient alors une infrastructure de maintien, de confinement relatif, de protection par couverture végétale. Cela peut sembler moins spectaculaire que “dépolluer”, mais c’est parfois la réponse la plus réaliste au plan technique.

La tentation est grande de projeter sur Maubuisson une forêt “libre” où tout serait possible, de la cueillette aux usages alimentaires. Or un site marqué par des pollutions diffuses oblige à des précautions. Certaines informations disponibles évoquent une cueillette interdite. La chasse pourrait être autorisée, avec un encadrement très strict, jusqu’à interdire la consommation du gibier. Ce ne sont pas des détails, ce sont les lignes d’une cohabitation lucide entre nature et héritage industriel.
À terme, Maubuisson devra aussi être un espace lisible. Une forêt périurbaine réussie n’est pas seulement une forêt qui pousse, c’est une forêt où l’on sait ce qu’on fait, où l’on comprend les raisons des interdits, où l’on fait confiance parce que les données et les règles sont claires. La réparation se joue aussi au plan démocratique, dans la manière de dire les choses sans dramatiser, mais sans enjoliver.

Le vrai verdict, celui que déteste le monde 2.0 : le temps long, l’entretien, et le suivi
Les porteurs du projet mettent en avant un taux de survie supérieur à 90% sur les plantations. C’est un signal robuste, surtout sur une opération de cette ampleur. Mais le temps forestier ne se mesure pas en bilans annuels. Les dix prochaines années diront la solidité des mélanges d’essences, la résistance aux canicules, la capacité de régénération, l’évolution de la faune et de la flore, et la qualité d’usage pour les habitants. Maubuisson n’est pas seulement une plantation. C’est un chantier de maintenance du vivant. Une forêt qu’on “lance” et qu’on abandonne devient vite un récit. Une forêt qu’on suit, qu’on ajuste, qu’on explique, peut devenir un commun. Et c’est bien de restaurer nos communs dont nous avons tous besoin.

Repères
- 2019 : premières plantations.
- Depuis 2019 : campagnes hivernales successives, montée en puissance du reboisement.
- Printemps 2026 : objectif annoncé autour de 918 000 arbres.
- Horizon de fin de chantier : poursuite des plantations sur plusieurs hivers, avec un cap proche du million selon les ajustements de terrain.
- Surface : environ 1 340 hectares.
- Budget : environ 84 millions d’euros (foncier, déchets, études, plantations, aménagements et suivi).

