Avec 200 JOURS D’EAU, l’artiste briochine Nathalie Leverger ne se contente pas d’évoquer le rivage. Elle en coud le rythme, l’instabilité, la respiration, comme si la mer pouvait se laisser approcher par le fil, la patience et la reprise obstinée d’un même horizon..
Depuis l’enfance, la mer bretonne travaille son imaginaire et sa mémoire. Au port du Légué, à Saint-Brieuc, entre les odeurs de vase, de sel, de mazout et les drisses battant dans le vent, s’est forgée une relation charnelle au littoral, que l’artiste ne cesse depuis de déplacer dans la matière. Ici, la mer n’est ni carte postale ni motif. Elle devient ligne, couture, tension, persistance. Deux cents horizons cousus comme on tiendrait un journal du flux, de la lumière, du temps qui passe et de ce qui, en apparence, ne bouge pas.
La série 200 JOURS D’EAU de Nathalie Leverger est présentée au printemps 2026 dans plusieurs contextes d’exposition, notamment à Lyon et au Château-d’Oléron. Une œuvre à regarder comme on revient au rivage : lentement, à hauteur de souffle, dans l’intervalle entre la mémoire et la matière. A lLa série 200 JOURS D’EAU de Nathalie Leverger est présentée au printemps 2026 dans plusieurs contextes d’exposition, notamment à Lyon et au Château-d’Oléron. Une œuvre à regarder comme on revient au rivage : lentement, à hauteur de souffle, dans l’intervalle entre la mémoire et la matière. A limage de cet entretien avec cet artiste qui fait du fil une manière d’habiter le monde.

« La mer était un corps vivant »
On sent dans 200 JOURS D’EAU qu’il n’est pas seulement question de paysage, mais d’un lien ancien, presque charnel, avec la mer. Que vous a donné la Bretagne de votre enfance, au Légué, que votre travail continue peut-être de recoudre aujourd’hui ?
Nathalie Leverger — Née à Saint-Brieuc, j’ai vécu jusqu’à mes études supérieures à Plérin. Mon grand-père paternel était garde maritime du port, et mes parents tenaient un commerce d’accastillage et d’électronique marine à Saint-Laurent-de-la-Mer. Je jouais souvent avec mes sœurs sur les tas de sable derrière le magasin. C’est là que j’ai commencé mes premières collections, avec de minuscules galets glissés dans mes poches parce que je les trouvais si doux.
Quand je pense à mon enfance au port du Légué, ce n’est pas d’abord un paysage qui me revient, mais un faisceau de sensations. L’odeur du mazout mêlée au sel, celle de la vase à marée basse, celle des filets qui sèchent au soleil, le bruit des moteurs, des drisses qui claquent… La Bretagne m’a donné très tôt le sentiment que la mer était un corps vivant, qui respire, se retire et revient, qui peut être accueillant ou menaçant.
Le rythme des marées organisait tout, le temps, les jeux, les sorties en mer sur le voilier de mes parents. Même depuis la maison, nous voyions la baie de Saint-Brieuc, avec cette mer qui se retire très loin. Je suppose que cette alternance du plein et du vide m’a construite. Dans mon travail, je reviens sans cesse à cet horizon. Pêcheries, Nasses et filets du monde, Ouessant, Océan, Noir-Bleu, Ramende tes filets mon père… tout cela parle, d’une manière ou d’une autre, de ce paysage fondateur.

Deux cents fois le même horizon, deux cents fois une autre mer
Dans 200 JOURS D’EAU, vous revenez deux cents fois vers un même horizon de mer. Qu’est-ce qui vous a conduite à cette forme de répétition, presque de rituel, et qu’avez-vous découvert en regardant ainsi ce qui semble, au premier abord, toujours identique ?
Nathalie Leverger — Au départ, il y avait cette intuition : si je regarde longuement, patiemment, ce « même » paysage, quelque chose de plus profond finira par apparaître. J’ai imaginé ces deux cents jours comme un journal de mer. Chaque couture est une note, une variation, un état de l’eau.
On pourrait croire que l’horizon ne change pas. Et pourtant tout change : la densité de l’indigo, la vibration du trait cousu, la façon dont le fil accroche le papier, et puis bien sûr ce que je traverse moi-même le jour où je couds. À force de reprendre la même ligne, on voit surgir des nuances de flux, de remous, de houle, de ressac, qui n’apparaissent pas dans une image isolée.
L’horizon semble stable, mais il est traversé par le temps, la météo, le vent, autant que par nos états intérieurs. Certains jours, la couture est calme, presque lisse. D’autres, elle est plus heurtée, plus tendue. À l’atelier, la répétition crée vraiment une forme de rituel. Même la machine à coudre s’en mêle : tantôt docile, elle file droit et la mer est d’huile ; tantôt déréglée, la canette s’affole, le fil bourre, se relâche, et la mer se cabre.

Coudre l’eau, traverser la surface
Vous n’illustrez pas la mer, vous la traduisez par la couture, le fil, le papier, la matière. Pourquoi ce choix du textile et de la couture machine pour approcher un paysage aussi mouvant, aussi insaisissable que l’eau ?
Nathalie Leverger — La couture s’est imposée naturellement, parce que je travaille depuis longtemps le textile et le fil. Elle permet d’inscrire le mouvement dans le papier. La ligne n’est pas simplement tracée, elle est prise dans la matière. Le geste répétitif de la couture, avec sa cadence, ses accélérations, ses résistances, dialogue très bien avec l’idée du flux et du reflux.
Ces dessins cousus introduisent aussi une dimension charnelle. On traverse, on pique, on relie une surface travaillée en amont, vulnérable, qui peut gondoler, se marquer, parfois se déchirer. La couture laisse visible le temps du geste, les hésitations, les erreurs de tension du fil. Il n’y a pas de repentir. Les imperfections restent là, comme dans la nature.

Le paysage comme force sensorielle
Votre texte évoque la mer comme un paysage intime et fondateur, lié à votre enfance au port du Légué, à Saint-Brieuc, au rythme des marées. En quoi cette mémoire bretonne continue-t-elle de travailler votre œuvre aujourd’hui, non comme souvenir figé, mais comme force active de création ?
Nathalie Leverger — Ce qui reste actif, c’est une manière d’envisager le paysage non comme un panorama, mais comme une force sensorielle faite de détails, de traits, de matières, de gestes, de sons. Pour moi, le paysage, mer ou jardin, se vit plutôt qu’il ne se regarde.
Mes productions ne décrivent donc pas un territoire au sens strict. Elles en montrent plutôt des indices, des traces, des couleurs, des accumulations, des tensions. La Bretagne me rappelle aussi qu’un paysage n’est jamais stable. Il se transforme au fil des heures et des saisons. Ces cycles, cette énergie, sont au cœur de ma démarche.

Une résistance douce au vacarme visuel
Le projet semble traversé par une attention au temps long, à la variation infime, à ce qui change quand presque rien ne change. Est-ce, pour vous, une manière de résister à notre époque de saturation visuelle, de vitesse et d’immédiateté ?
Nathalie Leverger — Oui, il y a dans ce projet une forme de résistance douce à notre époque saturée d’images rapides. Travailler sur un temps long, sur de minuscules variations, c’est presque aller à contre-courant du zapping permanent. C’est d’ailleurs une œuvre qui pourrait ne pas s’arrêter à deux cents exemplaires.
J’ai souvent proposé dans mon parcours des œuvres jamais terminées, comme Equinoxe ou La prolifération des mousses. Depuis vingt ans, je reviens par allers-retours à certaines séries consacrées à la mer, aux jardins ou à la condition humaine. Ce temps long est essentiel. C’est lui qui permet, au fond, de faire apparaître une vision d’ensemble.

Quand la matière pense
Dans 200 JOURS D’EAU, les matériaux eux-mêmes parlent. Comment choisissez-vous vos matières, et que vous permettent-elles de dire que l’image seule ne pourrait pas exprimer ?
Nathalie Leverger — Ce que la matière permet, et que l’image seule ne peut pas tout à fait dire, c’est la présence physique. On peut sentir le grain, imaginer le bruit de la couture traversant le support, percevoir les couleurs du papier après la succession des bains colorants.
Quelle que soit la pratique, peinture à l’huile, coton crocheté, verre soufflé, dessins cousus, je cultive délibérément des espaces de surprise, en laissant aux matériaux, aux techniques et au contexte la possibilité d’intervenir dans le processus créatif. La matière n’est pas pour moi un simple support. Elle agit, oriente, suggère, répond à mes gestes, et fait naître des agencements imprévus. Elle fait sens autant, sinon davantage, que la représentation.
L’horizon comme seuil intérieur
Vos œuvres donnent le sentiment que le paysage n’est jamais seulement extérieur, qu’il devient un espace intérieur, affectif, presque mental. Quand vous travaillez sur l’horizon, cherchez-vous encore à représenter un lieu, ou plutôt à faire apparaître une manière d’habiter le monde ?
Nathalie Leverger — Oui, c’est exactement cela. Je ne cherche pas à décrire un endroit, mais à faire apparaître une manière d’y être. Un horizon, c’est la limite de ce que l’on voit, mais aussi une projection, un appel. Il condense nos désirs de départ, nos peurs, nos attentes. C’est un seuil entre ce qui nous appelle et ce qui nous retient. On sait bien que derrière cette ligne, si lointaine soit-elle, un autre monde est possible.
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