Avec en moyenne six vols de câbles en cuivre par jour en France, le pillage de ce métal est devenu un fléau national. Ces atteintes au réseau téléphonique et aux infrastructures de communication provoquent des coupures durables, désorganisent les services publics et pénalisent des dizaines de milliers d’usagers, souvent dans les territoires ruraux.
Le trafic de cuivre ne relève plus du simple vol opportuniste. Il paralyse des communes entières, fragilise des entreprises, ralentit les secours et met à nu la vulnérabilité d’infrastructures encore essentielles au quotidien. Alors que la France poursuit la fermeture progressive de son réseau cuivre au profit de la fibre optique, avec un achèvement annoncé à l’horizon 2030, nombre de foyers, de commerces et de services restent encore dépendants de ces lignes anciennes. Dans cet entre-deux technologique, le cuivre est devenu un butin convoité. Sa valeur élevée sur les marchés mondiaux alimente un commerce illégal structuré, mobile et très rentable.

Un fléau national alimenté par l’envolée du cours du cuivre
À l’échelle nationale, les chiffres relayés par la Gendarmerie et Orange donnent la mesure du phénomène. En moyenne, six vols de câbles en cuivre sont désormais constatés chaque jour en France. Orange, premier opérateur touché, faisait déjà état de plus de 1 300 vols au seul premier semestre 2024, soit quelque 1 200 kilomètres de câbles dérobés. Les atteintes se poursuivent depuis sur un rythme très élevé, touchant d’abord le réseau téléphonique, mais aussi les chantiers, les bornes électriques, certaines emprises ferroviaires ou les équipements techniques exposés.
Le cuivre, parfois surnommé « l’or rouge », s’est hissé à des niveaux de prix qui attisent toutes les convoitises. La tonne a franchi le seuil des 12 000 dollars fin 2025 et début 2026, dans un contexte de tensions sur l’offre mondiale et de forte demande industrielle. Métal indispensable aux réseaux, aux transports, à l’électronique, aux batteries et à la transition énergétique, il est devenu un produit aussi stratégique que vulnérable. Cette pression du marché mondial contribue à professionnaliser les filières de recel.
Des méthodes rodées, une économie souterraine bien installée
Derrière ces vols se cache une véritable économie criminelle. Le mode opératoire est souvent bien huilé. Repérage en journée, intervention de nuit, ouverture de chambres techniques, section des câbles à chaque extrémité, extraction à l’aide de véhicules, découpe en tronçons plus faciles à transporter, puis destruction des gaines pour effacer les traces. Le cuivre est ensuite écoulé dans des circuits de revente plus ou moins opaques, malgré l’encadrement réglementaire du rachat des métaux, l’obligation de traçabilité et l’interdiction des paiements en espèces.
Une partie des cargaisons quitte ensuite le territoire français. Les enquêteurs décrivent des filières qui dépassent largement l’échelle locale et s’inscrivent dans des circuits européens, voire internationaux. Le vol de cuivre ne relève donc plus seulement de la délinquance de proximité. Il épouse les logiques d’un marché parallèle transnational, avec ses intermédiaires, ses itinéraires et ses bénéfices rapides.
En Bretagne, le Morbihan en première ligne
La Bretagne n’échappe pas à cette vague de prédation, et le Morbihan apparaît comme l’un des départements les plus durement frappés. En 2025, les vols s’y sont multipliés au point de provoquer une mobilisation spécifique de la gendarmerie. L’enquête conduite sous l’autorité du parquet de Vannes a permis, du 31 mars au 2 avril 2026, l’interpellation de sept personnes soupçonnées d’appartenir à un réseau organisé de vols aggravés de câbles souterrains. Cinq ont été mises en examen, trois placées en détention provisoire.
Selon la Gendarmerie nationale, les faits imputés à ce réseau représenteraient une vingtaine de vols pour environ 20 tonnes de cuivre, au préjudice de l’opérateur Orange, pour un montant évalué à 800 000 euros. Les conséquences ne sont pas seulement comptables. Quatorze communes, soit près de 7 000 habitants, ont été directement affectées par des coupures des réseaux fixes et mobiles, des interruptions de téléassistance, des ralentissements d’activité pour les commerces et les entreprises, voire des dysfonctionnements d’éclairage public.
Dans le détail, plusieurs secteurs du Morbihan ont été touchés, notamment autour de Ploërmel, Guénin, Val d’Oust, Saint-Martin-sur-Oust, Kervignac et Les Fougerêts, ainsi qu’en Côtes-d’Armor, du côté de Loudéac. Les territoires ruraux paient ici le prix fort. Ils cumulent souvent une dépendance plus grande aux réseaux anciens, un éloignement des centres d’intervention et une moindre redondance des infrastructures.

Les Fougerêts, symptôme d’une France débranchée
La commune des Fougerêts, dans le Morbihan, est devenue l’un des symboles de cette fragilité. Ce village d’environ 1 000 habitants a été frappé à plusieurs reprises en moins de deux ans. À chaque vol, ce sont des habitants privés d’internet et de téléphone, des professionnels ralentis dans leur activité, des personnes âgées ou isolées fragilisées dans leur quotidien, des services municipaux désorganisés. Dans ces territoires, la coupure numérique n’est jamais un simple désagrément. Elle devient une mise à l’écart temporaire du monde ordinaire.
Les réparations, elles, sont longues, coûteuses et éprouvantes. Chaque câble sectionné exige des interventions techniques lourdes, parfois sur plusieurs jours, avec remise en état du réseau, sécurisation du site, remplacement des tronçons volés et rétablissement progressif des services. Au-delà du coût matériel, c’est toute une fatigue collective qui s’installe. Car lorsque les vols se répètent, les habitants ont le sentiment d’habiter un territoire plus vulnérable que les autres, moins protégé, moins prioritaire, plus exposé.
Le cuivre s’efface, mais le problème demeure
La fermeture programmée du réseau cuivre d’ici 2030 pourrait, à terme, réduire une partie de ces vols sur le réseau téléphonique historique. Mais elle ne suffira pas à faire disparaître le phénomène. Les voleurs se reportent déjà vers d’autres gisements, dans les transports, l’énergie, le bâtiment ou les chantiers. Le problème est donc moins celui d’un seul réseau en fin de vie que celui d’une économie criminelle attirée par une matière première hautement valorisée et encore largement présente dans les infrastructures contemporaines.
À travers le vol de cuivre, c’est une contradiction très contemporaine qui apparaît. Nos sociétés sont de plus en plus dépendantes de réseaux invisibles, mais ces réseaux reposent encore sur des matières bien réelles, arrachables, revendables, monnayables. Sous la terre, dans les armoires techniques ou le long des voies, ces câbles racontent à leur manière une vérité brutale de notre époque : la transition numérique n’a pas supprimé la matérialité du monde. Elle l’a rendue plus stratégique encore.
Sources
- Gendarmerie nationale, Morbihan : les gendarmes démantèlent un important réseau organisé de vols de câbles en cuivre, 3 avril 2026.
- Orange, Vols de câbles en cuivre : Orange mobilisé face au fléau, 27 septembre 2024.
- Arcep, La fermeture du réseau cuivre, mise à jour du 26 janvier 2026.
- RTL / AFP, Un préjudice de plus de 800.000 euros : cinq personnes mises en examen après le vol de câbles de cuivre dans le Morbihan, 3 avril 2026.
- Sénat, question écrite sur l’impact des vols de câbles en cuivre sur les collectivités et les infrastructures publiques, 10 avril 2025.
