BD Léon, Frédéric Bihel raconte l’Histoire à hauteur d’homme

555
bd léon

En recueillant des archives familiales, Frédéric Bihel exhume une période de vie de son grand-père et un versant ignoré de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Il est des âges où l’on se perçoit davantage dans le bilan et le passé que dans le futur. Qu’a-t-on fait, et surtout que laissera-t-on ? On sait peu de choses de nos parents, et encore moins de nos grands-parents. Les souvenirs vécus s’envolent faute de réalité concrète. Alors on se raccroche aux choses, aux objets. Aux cartons dans le grenier, aux photos dans les boîtes à chaussures. À une commode et à une maison pour Laurent Mauvignier (La maison vide).

Il y a dix ans déjà, Isabelle Monnin achetait sur Internet un paquet de photos de familles inconnues à partir desquelles elle allait enquêter et reconstituer l’histoire vraie de générations oubliées (Des gens dans l’enveloppe). C’étaient alors les prémices d’un nouveau genre littéraire qui allait devenir une source d’inspiration pour de nombreux écrivains, en transformant la quête d’histoires de familles inconnues en recherche de ses propres origines. Tenter ainsi de répondre à la question existentielle : d’où viens-je ? Anne Berest, par exemple, est partie d’une carte postale pour tenter de reconstituer un épisode de sa vie de famille (La Carte postale ; voir chronique). D’autres suivirent, jusqu’à cette dernière rentrée littéraire. Les exemples sont si nombreux que la BD a emboîté le pas avec Emmanuel Lepage et l’album Lettres d’amour (voir chronique), dans lequel le dessinateur breton illustrait récemment une correspondance amoureuse retrouvée par hasard dans une poubelle. Inspiré, peut-être, par ces exemples, le dessinateur ébroïcien Frédéric Bihel s’est à son tour attaché à cet exercice.

Dans un précédent album, Les Crayons (voir chronique), l’auteur racontait « les souvenirs d’enfants et les transformait en mémoire d’adultes ». Avec Léon, à soixante ans, il part de nouveau à la quête d’émotions passées. En 2023, il hérite de deux cartons avec des lettres, des objets, des carnets, en fait ce qui reste concrètement de l’existence d’un homme, son grand-père Léon, décédé en 1989 à soixante-douze ans. Le samedi 12 octobre 2024, Frédéric Bihel décide d’inventorier ces souvenirs et, immédiatement, d’en faire un livre. Léon, comme une résonance et une injonction d’aller plus loin dans le passé, car Léon est aussi le prénom de son petit-fils, telle la nécessité de poursuivre une histoire dont il fallait découvrir le début et les suites. Pendant un an, sans dessin, Bihel consacre son travail quotidien à retrouver les morceaux du puzzle avant de se décider à les assembler graphiquement.

« Raconter la vie de quelqu’un, c’est raconter une histoire à partir de fragments, de morceaux… ».

bd léon

L’auteur va donc, à l’aide d’indices, raconter un épisode important de la vie de Léon, une période fondatrice puisqu’elle s’écoule essentiellement de 1930 à la fin de la Seconde Guerre mondiale : années d’adolescence, années de formation et années marquées par la guerre. Pourtant, nous ne sommes pas dans le domaine de l’intime, de l’affectif, même si le caractère et la personnalité du futur grand-père transparaissent. Il s’agit plus d’une enquête familiale chronologique, de l’histoire d’un homme qui rejoint celle de l’Histoire.

Léon Bihel vit en effet des épisodes de la Seconde Guerre mondiale peu connus. Marin de guerre, il coule à bord du torpilleur Maillé-Brézé au large des côtes anglaises alors que la France vient de signer l’armistice. Par un paradoxe historique surprenant et peu connu, il se retrouve prisonnier des Anglais, qui ne savent pas si ces naufragés sont d’anciens alliés ou de nouveaux ennemis. Le souvenir familial devient ainsi fresque historique et, grâce à de minutieuses recherches, les lettres et textes de Léon nous parlent de Mers el-Kébir, du sabordage de la flotte française à Toulon, ou encore, de manière forte, des six premiers jours du débarquement allié en Normandie, où Léon est présent.

Le texte, très précis, est magnifiquement illustré de dessins au crayon et au pastel, techniques douces parfaites pour exprimer la tendresse et les sentiments nostalgiques que déploient des couleurs où prédominent le noir, le gris et le bleu, couleur du ciel, de la mer. Trois nuances pour tracer la silhouette d’un monsieur à qui l’on aurait aimé tenir la main.

Comme embarqué dans des récits mémoriels et familiaux, Frédéric Bihel trouvera peut-être dans une autre armoire d’autres cartons emplis d’autres traces, d’autres souvenirs. Des objets qui nous donnent envie de les conserver à notre tour pour dire à nos enfants, à nos petits-enfants : j’ai été comme cela, j’ai aimé cela, j’ai vécu cela. Ce fut moi. Et pour rêver qu’un Frédéric Bihel nous dessine, plus tard, beaucoup plus tard.

Léon : les écrits retrouvés de Pépé de Frédéric Bihel. Éditions Futuropolis. 176 pages. 23 €. Lire un extrait

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.