Après Vannes en 2025, l’exposition YS de Benjamin Deroche, accompagnée par les textes de Philippe Le Guillou, poursuit sa traversée bretonne au Centre d’interprétation – Les enclos, à Guimiliau. Du 20 mars au 20 septembre 2026, cette proposition visuelle et littéraire remet en mouvement l’un des plus puissants récits de l’imaginaire armoricain : celui de la ville d’Ys, cité engloutie qui continue de hanter la Bretagne entre mythe, mémoire, beauté perdue et angoisse devant ce que la mer peut reprendre.
YS n’est pas une simple exposition d’illustration légendaire. Benjamin Deroche ne cherche pas à raconter platement un vieux conte breton. Il travaille plutôt les zones de survivance du mythe, ses paysages, ses brumes, ses matières, ses apparitions, tout ce qui permet de sentir qu’une légende n’est jamais complètement morte lorsqu’elle a durablement imprégné un territoire.
Le projet, imaginé avec Emmanuelle Hascoët, est né d’une résidence au Port-musée de Douarnenez en 2022. Il a ensuite été montré à Douarnenez, adapté au Kiosque à Vannes en 2025, puis présenté en 2026 dans le pays de Landivisiau. Au CIAP de Guimiliau, l’exposition rassemble des œuvres originales de Benjamin Deroche, tirages photographiques et huiles sur toile, tandis que des reproductions sont visibles dans une itinérance photographique sur les communes du territoire.

La ville d’Ys, ou le retour obstiné d’un monde disparu
La légende d’Ys demeure l’un des grands récits bretons de la chute. Une ville fastueuse construite sous le niveau de la mer, dans la baie de Douarnenez. Un roi, Gradlon. Une princesse, Dahut. Une faute, ou une transgression. Puis les eaux qui se referment. Puis la mémoire qui refuse de céder. D’une version à l’autre, Dahut devient figure du péché, de la liberté, de l’ambiguïté ou de la damnation. Ys change de sens selon les siècles, mais conserve sa puissance première : celle d’une civilisation emportée, d’une beauté condamnée, d’une absence qui continue pourtant d’ordonner l’imaginaire.
Si le mythe reste si vivant, c’est qu’il dépasse le simple folklore. Il touche à quelque chose de profond : la fascination pour les mondes engloutis, l’angoisse devant ce qui s’effondre, l’idée qu’un paysage visible puisse recouvrir une perte plus vaste. En 2026, il prend une résonance singulière. À l’heure de la montée des eaux, de l’érosion du littoral et des vulnérabilités côtières, la vieille cité noyée ne peut plus être regardée tout à fait innocemment. Sans devenir pour autant une simple parabole écologique, Ys entre en vibration avec les inquiétudes du présent.



Benjamin Deroche ne prouve rien, il fait revenir une hantise
Le travail de Benjamin Deroche évite deux pièges. D’un côté, l’imagerie bretonne attendue. De l’autre, la relecture contemporaine trop démonstrative. Le photographe plasticien procède autrement. Il explore les lieux associés à la légende, de Douarnenez à Sainte-Anne-la-Palud, de Kervel à Locronan, du Huelgoat à Landévennec, sans les traiter comme des preuves. Ce sont des surfaces de réapparition, des seuils entre visible et invisible, des territoires habités par une mémoire plus ancienne que le regard lui-même.
La photographie y perd sa fonction strictement documentaire. Elle trouble, épaissit, suggère. Mêlant images grand format, peinture, noir et blanc, couleur, argentique, Polaroïd et procédés plus contemporains, YS construit une atmosphère de réalisme étrange, où le paysage réel semble contaminé par la possibilité du mythe. La ville engloutie n’est pas montrée. Elle insiste.
Déjà, lors de sa présentation au Port-musée de Douarnenez, l’exposition occupait 400 m² et proposait un voyage immersif visuel et sonore. Des textes étaient à lire en français et à écouter en breton. À Guimiliau, la forme évolue, mais l’ambition demeure : faire sentir que la légende d’Ys n’appartient pas seulement au passé. Elle continue de déposer sa lumière sombre sur la Bretagne contemporaine.

Philippe Le Guillou, une prose pour approfondir l’ombre
Le choix de Philippe Le Guillou s’impose avec évidence. Son écriture n’a jamais réduit la Bretagne à un décor régional. Chez lui, elle est un territoire spirituel, littéraire, traversé par la beauté grave, les survivances chrétiennes, les légendes celtiques, les paysages de l’ombre et du vent. Dans YS, ses textes ne jouent pas le rôle de simples cartels. Ils prolongent les images dans une autre matière, plus intérieure, plus incantatoire.
Cette présence littéraire donne au projet sa profondeur. Car la ville d’Ys n’existe pas seulement comme vision. Elle existe comme récit transmis, réécrit, réinterprété. L’écriture remet du temps dans l’image. Elle réinsuffle au mythe sa gravité, son rythme ancien, sa capacité à faire retour. L’exposition trouve là une tension juste entre photographie, peinture et littérature.


Benjamin Deroche, né en 1981 à Rennes, est photographe plasticien. Son travail s’oriente autour du paysage, des territoires insulaires, des liens entre littérature et arts visuels, ainsi que des mythes et légendes. Voyageur et marcheur, il développe une œuvre sensible à la nature, au sentiment d’infini et à une forme de spiritualité méditative. Son travail a été montré dans des festivals photographiques et des lieux d’exposition en France, notamment à Arles, à La Gacilly, à Vendôme ou au Centre Atlantique de la photographie à Brest.
Philippe Le Guillou, né en 1959 au Faou, est écrivain et critique littéraire. Lauréat du prix Médicis en 1997 pour Les Sept Noms du peintre, il a construit une œuvre nourrie par la Bretagne, ses paysages, ses légendes et sa profondeur chrétienne. Son écriture, classique et fervente, demeure particulièrement attentive à la mémoire des lieux et à la charge spirituelle des territoires.


À Guimiliau, le patrimoine s’ouvre au mythe vivant
Présenter YS au Centre d’interprétation – Les enclos n’a rien d’anodin. Le lieu est consacré au patrimoine visible, à la lecture des enclos paroissiaux, à la transmission de leur histoire. Avec cette exposition, un autre patrimoine breton entre en scène : un patrimoine immatériel, littéraire, légendaire, fait non de pierres, mais de récits insistants, de villes perdues et de paysages hantés. L’exposition rappelle ainsi que la Bretagne n’est pas seulement faite de clochers, de calvaires et de retables. Elle est aussi faite de mondes engloutis qui continuent de parler au présent.
À Guimiliau, YS ne remonte donc pas comme une image de carte postale. Elle revient comme une question. Qu’est-ce qu’une civilisation croit encore pouvoir bâtir au bord de l’eau en pensant que rien ne cédera ?
Infos pratiques
L’exposition YS est à découvrir du 20 mars au 20 septembre 2026
Centre d’interprétation – Les enclos
53 rue du Calvaire, 29400 Guimiliau
Entrée gratuite
Du lundi au vendredi, de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h à 17 h
Renseignements : site du CIAP – Les enclos
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