Coutances aux quatre-vents fait entrer le dérèglement climatique dans le champ sensible de la photographie

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Coutances aux quatre-vents

Du 5 mai au 5 septembre 2026, le musée Quesnel-Morinière de Coutances accueille Les Photomobiles #9 avec Aux quatre-vents, une exposition de Paul Baudon et Hervé Dez imaginée par Tulipe Mobile. Entre Soulac-sur-Mer et l’ouest du Cotentin, entre archives, paysages et rivages fragilisés, cette proposition photographique de haut niveau transforme l’inquiétude écologique en expérience visuelle, sensible et méditative.

Avec Aux quatre-vents, neuvième édition des Photomobiles, Tulipe Mobile signe à Coutances une exposition à la fois exigeante, accessible et profondément contemporaine, qui fait de la photographie non un simple outil de constat, mais un lieu d’attention, de mémoire et de trouble. Installée au musée Quesnel-Morinière, du 5 mai au 5 septembre 2026, cette exposition réunit deux artistes, Paul Baudon et Hervé Dez, autour d’une même question, immense et pourtant très concrète : comment, à l’échelle d’une génération, le changement climatique va-t-il transformer nos vies ? Le mérite d’Aux quatre-vents est de ne jamais traiter ce sujet comme un thème abstrait, ni comme un argument pédagogique plaqué. Ici, le dérèglement climatique n’est pas illustré. Il est approché par ses effets intimes, territoriaux, mémoriels, presque existentiels.

Coutances aux quatre-vents

Deux territoires, deux écritures, une même inquiétude du monde

L’exposition est née de la rencontre, en 2023, entre Paul Baudon, membre du collectif Trigone, et Hervé Dez, de Tulipe Mobile, autour de leurs projets respectifs de caravane laboratoire photographique. De ce dialogue est née une proposition à deux voix qui évite la juxtaposition facile. D’un côté, Le signal silencieux, de Paul Baudon. De l’autre, The drowning archives, d’Hervé Dez. Deux corpus, deux géographies, deux manières de faire parler le réel, mais une même sensation d’époque, celle d’un sol qui glisse sous nos certitudes.

Chez Paul Baudon, tout part d’un bâtiment devenu presque mythologique dans l’imaginaire du recul du trait de côte. Le signal silencieux tire son nom du Signal, immeuble de Soulac-sur-Mer, en Gironde, construit à 200 mètres du rivage dans les années 1960 et désormais presque livré à l’océan. Les habitants ont été évacués en 2014. Ce lieu, désormais chargé de procédures, de promesses trahies et de souvenirs en suspens, est devenu le symbole brutal d’un rêve moderne retourné contre lui-même. Ce que photographie Paul Baudon, ce n’est pas seulement un immeuble menacé. C’est l’effondrement d’une croyance collective, celle d’un progrès immobilier et balnéaire supposé durable, celle d’une domination tranquille de la nature par l’économie et l’aménagement.

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Ses images ont la force froide des vérités qu’on ne peut plus différer. Elles montrent des espaces désertés, des volumes dénudés, des ouvertures qui donnent sur une mer désormais trop proche. Il y a là quelque chose de documentaire, bien sûr, mais aussi de spectral. Le béton lui-même semble devenu vulnérable. Le paysage balnéaire se retourne en scène d’abandon. Et derrière cette architecture blessée apparaissent des vies déplacées, des projections affectives rompues, une certaine idée du confort et de l’horizon qui vacille.

Né en 1993 à Libourne, formé à Bordeaux puis diplômé de l’ETPA de Toulouse, Paul Baudon développe un travail documentaire attentif aux questions sociales, historiques et démographiques. Cofondateur du collectif Trigone, membre de Divergence Images, il inscrit sa pratique dans une photographie de terrain rigoureuse, précise, habitée, déjà remarquée par plusieurs distinctions. Dans Le signal silencieux, cette précision se double d’une véritable puissance de résonance.

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Les archives noyées d’Hervé Dez, ou la mémoire au bord de l’effacement

Avec Hervé Dez, le regard se déplace. Il ne s’agit plus d’un bâtiment-symbole, mais d’une matière plus diffuse, plus troublante aussi, celle des traces, des souvenirs, des archives, de tout ce qui demeure sans jamais être assuré de demeurer longtemps. Réalisée en partie lors d’une résidence au centre départemental de création des Fours à Chaux de Regnéville-sur-Mer, dans la Manche, la série The drowning archives s’interroge sur l’instabilité des paysages et de ce qui les accompagne dans nos vies intérieures.

Coutances aux quatre-vents

Des pas effacés par la mer, une photographie jaunie, un disque dur perdu, un souvenir devenu incertain, un marais prêt à déborder, une falaise qui cède, des plages et des campings rongés peu à peu : tout, dans cette série, parle d’une disparition non spectaculaire, mais continue. Le monde ne s’écroule pas toujours dans le fracas. Il s’altère, il se déplace, il retire à la mémoire ses appuis les plus quotidiens. Hervé Dez pose alors des questions magnifiques et graves. Que devient une histoire familiale lorsque les lieux qui l’ont portée se transforment trop vite ? Que reste-t-il dans nos archives ? Faudra-t-il migrer ? Et que deviendront nos photos de famille lorsque les paysages qu’elles fixaient ne seront plus les mêmes ?

Ce travail est particulièrement fort parce qu’il noue ensemble paysage, mémoire et représentation. Il rappelle que le paysage n’existe jamais seulement comme décor naturel. Il vit dans les albums, dans les récits, dans les attachements, dans les fictions que nous nous racontons pour continuer à habiter le temps. En cela, The drowning archives dépasse le seul constat écologique. La série touche à quelque chose de plus profond, l’angoisse de voir disparaître non seulement des lieux, mais les cadres mêmes de nos souvenirs.

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Hervé Dez explore depuis longtemps les rapports que les habitants entretiennent avec leurs paysages, qu’ils soient traversés, habités, travaillés ou transformés en images. Ancien membre du collectif de photographes Le Bar Floréal, il a notamment exposé un travail documentaire sur l’ex-Yougoslavie à la Maison européenne de la photographie. Son documentaire multimédia Transkraïna, réalisé avec Alexandre Billette pour le site du journal Le Monde, a obtenu le prix Philippe Chaffonjon 2015. Cette profondeur documentaire se ressent dans la tenue même de son regard, à la fois attentif, inquiet et extraordinairement juste.

Une exposition sur le climat, sans slogan ni démonstration lourde

La grande réussite d’Aux quatre-vents tient à cette alliance rare entre conscience écologique, exigence esthétique et pudeur du propos. L’exposition ne cherche ni à asséner ni à simplifier. Elle préfère laisser monter les questions à travers les images, les textures, les absences, les indices. En cela, elle évite deux écueils fréquents de l’art contemporain sur les questions environnementales : l’illustration militante d’un côté, la joliesse dépolitisée de l’autre. Ici, rien n’est décoratif. Rien n’est didactique au mauvais sens du terme. Tout procède d’une inquiétude concrète, territoriale, habitée.

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Ce que montrent Paul Baudon et Hervé Dez, ce n’est pas simplement un littoral menacé. C’est une mutation de nos conditions d’existence. Le climat change les paysages, bien sûr, mais il change aussi les usages, les souvenirs, les projections, les formes mêmes de l’habitable. Aux quatre-vents parle donc du futur, mais d’un futur déjà commencé, déjà inscrit dans les sols, dans les rivages, dans les bâtiments désertés, dans les archives fragiles, dans la conscience diffuse qu’un monde s’éloigne.

Le choix du musée Quesnel-Morinière donne à l’ensemble une profondeur particulière. Installé dans un ancien hôtel particulier légué à la ville au XIXe siècle pour devenir un lieu d’utilité publique, le musée abrite des collections d’art populaire, de beaux-arts et un fonds d’art graphique. Il offre ici à l’exposition un écrin à la fois patrimonial et vivant, qui renforce la portée de cette confrontation entre mémoire conservée et paysages menacés. Ce n’est pas un simple lieu d’accueil. C’est un partenaire silencieux de l’exposition, un espace où la question de la trace prend une densité supplémentaire.

Depuis sa création en 2017, Tulipe Mobile déploie sur le territoire de la Manche et de la Normandie un travail précieux de résidences, d’expositions, de publications et de médiations. Avec Les Photomobiles, l’association réaffirme un geste fondateur, celui de partager l’expérience photographique avec un public large, pas nécessairement initié, et de faire de l’art un lieu de rencontre plutôt qu’un espace réservé. Cette philosophie irrigue pleinement Aux quatre-vents, qui ne se contente pas d’accrocher des œuvres, mais propose aussi un programme de rendez-vous, d’ateliers et de temps de réflexion.

Des médiations pour prolonger le regard

L’exposition sera inaugurée le 5 mai 2026 à 18 h 30. Elle s’accompagnera ensuite d’un programme de médiations et d’ateliers qui prolonge intelligemment les enjeux de l’accrochage. Le 21 mai à 18 h 30, une conférence réunira plusieurs intervenants autour des enjeux du dérèglement climatique pour les paysages de la Manche et des transformations à penser pour les territoires littoraux. Le 23 mai, un atelier de photographie argentique au sténopé sur le trait de côte sera proposé à Hauteville-sur-Mer. Le 8 juillet, le musée accueillera un atelier avec la caravane obscura, laboratoire photographique installé dans une caravane vintage transformée en appareil géant. Enfin, le 5 septembre, la soirée de finissage mêlera création sonore in situ avec Finch Resonator, débat et feuilletage autour du livre Paradise de Maxime Riché.

Cette ouverture vers le public n’est pas un supplément. Elle fait partie du projet. Elle rappelle que les paysages ne sont pas seulement des motifs à contempler, mais des milieux à comprendre, à habiter, à transmettre. Et que la photographie, quand elle est pensée avec cette justesse, peut devenir une chambre d’écho collective pour ce qui nous arrive.

Informations pratiques

Les Photomobiles #9 – Aux quatre-vents
Paul Baudon et Hervé Dez
Du 5 mai au 5 septembre 2026
Musée Quesnel-Morinière
2, rue Quesnel-Morinière, 50200 Coutances

Entrée libre et gratuite
Du mardi au samedi de 14 h à 18 h
Le jeudi dès 12 h
En juillet et en août, ouverture le dimanche de 14 h à 18 h

Autour de l’exposition

5 mai 2026 à 18 h 30 – Inauguration

21 mai 2026 à 18 h 30 – Conférence sur les enjeux du dérèglement climatique pour les paysages de la Manche

23 mai 2026 de 14 h 30 à 17 h 30 – Atelier de photographie argentique au sténopé sur le trait de côte, à l’EPN de Hauteville-sur-Mer

8 juillet 2026 de 14 h 30 à 17 h 30 – Atelier de photographie argentique avec la caravane obscura, au musée Quesnel-Morinière

5 septembre 2026 à 18 h 30 – Soirée de finissage avec création sonore de Finch Resonator et rencontre autour du livre Paradise de Maxime Riché