Irène Marchesini et Carlotta Dicataldo signent une bd au dessin remarquable entre réalisme et fantastique, un magnifique album où les sentiments de culpabilité et d’amour son traités avec retenue et subtilité. Une réussite totale.
Il y a des bandes dessinées qui ont l’avantage de donner envie d’être lues dès qu’on les prend en main. Lyndon fait partie de celles là. D’abord, on la feuillette, en évitant les dernières pages, trop explicites. On découvre alors des dessins pleines pages, aux colorations souvent bleutées, visiblement symboles de rêves, de cauchemars, où les cachalots se dressent hors de l’eau comme des rochers. Des images de l’imaginaire. Des images oniriques superbes et fantastiques. A côté de ces moments particuliers, les cases sont emplies de douceur, d’un dessin réaliste, où les paysages d’Ecosse sont habités par des gens ordinaires, aux vies ordinaires. Cela sent la mer, la vie quotidienne, la bouse, le travail. C’est beau. c’est doux.
Ensuite, il y a la couverture, sublime. Elle rappelle bien entendu le célèbre tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, dont le titre dit tout, symbole du romantisme allemand du début du XIXe siècle. Une ressemblance sans doute réfléchie puisque le rocher sur lequel s’appuie le personnage est exactement identique à l’œuvre première. Par contre quand le Voyageur contemple les montagnes, notre personnage, lui, est face à la mer. Il se retourne, nous observant. Avec sa chevelure au vent, son teint blafard, il a l’air d’un jeune homme qui regarde derrière lui, une montre à gousset à la main, symbole du temps qui passe. On ne le devine pas serein, plutôt inquiet. On le sent fragile, tourmenté… romantique. Il s’appelle Lyndon. Lyndon Meriweather.

Les cauchemars entrevus ce sont les siens, visions troublées d’un secret d’hier qui le tourmente. Il a quitté Londres et son bruit, poussé par sa mère, pour enseigner à quelques enfants dans un lointain hameau écossais où les seuls bruits sont ceux du vent dans la lande et des vagues qui se fracassent sur la côte. Un voyage comme un nécessaire éloignement de son enfance et de ses tourments. Il transpire dans ses draps, trébuche, se rassure dans un quotidien de routine, mais les angoisses surgissent jusqu’à ce qu’un jour il fasse la connaissance du grand frère d’un de ses élèves, Elliot McKay, réputé frustre et sauvage. Jusqu’à ce qu’un jour le petit frère de ce gaillard disparaisse et que la communauté villageoise parte à sa recherche.


On avance dans le récit comme Lyndon progresse dans sa vie : doucement, désorienté, le vent soufflant sur le port de pêche. On progresse peu à peu lorsque les rêves deviennent de plus en plus précis. Nous sommes en Ecosse et les légendes, peut être ici plus qu’ailleurs, interférent et se mêlent aux angoisses de Lyndon, lui évitant peut être de se poser les vraies questions qui le taraudent depuis des années et qu’il transcrit dans le cadre d’une correspondance qu’il n’envoie jamais.
« Le moment est venu d’affronter tes peurs, Lyndon. Sinon ton passé refera toujours surface. »
Le dessin est au diapason de cette progression subtile, douce et tendre comme si le temps était suspendu, laissant l’esprit libre à l’introspection. Fantastique parfois. Poétique toujours. Les cadrages et le rythme sont souvent ceux du cinéma, avec ses temps de pause, ses ellipses et finalement un récit prenant comme une enquête policière. C’est au lecteur par une lecture attentive de discerner les signes, les symboles, les moments susceptibles de dévoiler le secret de Lyndon. Et lui permettre de se révéler à lui même.

Ils sont attachants ces personnages par leur fragilité, leurs secrets mais aussi leurs sourires qui emplissent les cases: ceux de la collègue de Lyndon, Miss Muray au caractère bien trempé, ou encore celui du père de Elliot, et même de Winifred, la voisine, réputée folle et capable d’amour. Les sourires sont vrais. Les angoisses sont floues, tel le récit toujours dans la retenue et la suggestion.
Les deux autrices, toutes deux nées à Modène, qui nous avaient enchantés avec leur premier album Rebis, récidivent en nous offrant un récit maitrisé, tout en retenue, où les sentiments les plus intimes sont exprimés délicatement.
Lyndon de Irene Marchesini (scénario) et Carlotta Dicataldo (dessin et couleur). Editions Le Lombard. 208 pages. 24,95€.
Parution : mars 2026. Lire un extrait
