Du 19 mai au 11 octobre 2026, Les Champs Libres accueillent Le monde invisible, une exposition de Fred Murie et Flavien Théry conçue comme un dialogue entre art et sciences, perception et imaginaire. À travers une vingtaine d’installations, les deux artistes rennais explorent les phénomènes qui échappent à l’œil humain, de la poussière domestique aux vibrations sonores, des radiations à la mémoire des formes disparues.
Il y a ce que nous voyons, ce que nous croyons voir, et tout le reste. C’est dans cet intervalle, fragile et vertigineux, que s’installe Le monde invisible, nouvelle exposition de Fred Murie et Flavien Théry aux Champs Libres. Après Le rayon extraordinaire, présenté en 2022 autour de la polarisation de la lumière, les deux artistes poursuivent leurs recherches sur les zones du réel qui demeurent d’ordinaire hors de portée de nos perceptions. Entre les murs de la salle Anita Conti, le duo invite le public dans des territoires intrigants, où l’invisible devient forme, image, vibration, presque paysage.

Le titre pourrait annoncer une exposition ésotérique. Elle s’ouvre d’ailleurs sur une vitrine d’ouvrages du XIXe siècle, tous intitulés Le monde invisible, dont certains se réfèrent au monde occulte. Mais, en adéquation avec leurs recherches précédentes au sein de l’entité Spéculaire, Fred Murie et Flavien Théry s’intéressent ici à un territoire concret, mais inaccessible sans instruments, sans médiations, sans déplacements du regard.
Le monde invisible n’est pas un arrière-monde. Il est ici, dans la matière, dans le temps, dans les sons, dans les poussières, dans les archives, dans les phénomènes physiques qui nous traversent sans que nous les percevions. Fred Murie et Flavien Théry n’illustrent pas la science. Ils utilisent ses outils pour déplacer notre rapport au visible. Leur duo se réfère à la science sans renoncer à l’imaginaire. Le réel n’est pas fermé par la connaissance ; il s’ouvre au contraire à d’autres dimensions, à des réalités insoupçonnées, à une poésie des instruments et des phénomènes.
Rendre sensible ce qui échappe
L’exposition est née d’une résidence à l’Université de Rennes. Les artistes y ont travaillé au contact de chercheurs, de laboratoires et de collections scientifiques afin de produire un ensemble d’œuvres inédites, certaines en écho avec leur précédente exposition aux Champs Libres, Le rayon extraordinaire. Le parcours rassemble dispositifs numériques, vidéos, œuvres graphiques, photographiques et sculpturales. Il est porté par la création musicale de Thomas Poli, qui ne se contente pas d’accompagner les œuvres, mais fait pleinement partie de l’expérience.
Le projet repose sur une tension féconde. D’un côté, les œuvres partent de phénomènes mesurables, observables, parfois issus de protocoles scientifiques précis. De l’autre, elles ne réduisent jamais ces phénomènes à leur seule explication. Elles en tirent des visions, des paysages, des apparitions. L’invisible devient forme. La donnée devient image. Le laboratoire devient, par instants, une chambre d’échos pour l’imaginaire.
Des cerveaux du docteur Auzoux à la conscience
Deux modèles anatomiques de cerveaux fabriqués au XIXe siècle par le docteur Louis Auzoux, conservés dans les collections de l’Université de Rennes, voient leurs secrets dévoilés grâce à la radiographie. Les quatre tirages numériques sur plexiglas rétroéclairés révèlent les mystères de leur intériorité et prolongent un geste en apparence simple. Il s’agit de regarder à l’intérieur d’un modèle de cerveau. Mais l’image produite ouvre aussitôt une question plus vaste. Que peut-on voir de la conscience ? Que révèle réellement une structure anatomique ? Que manque-t-il encore lorsque tout semble exposé ? L’œuvre joue précisément sur cet écart entre connaissance matérielle et mystère persistant de l’esprit.

Quand la musique devient paysage
Une autre œuvre, La ligne de crête, transforme la musique en relief. Observé au microscope électronique, un échantillon découpé dans les matrices métalliques de l’album vinyle de Thomas Poli, Le rayon extraordinaire, révèle un étrange paysage. Ce qui apparaît comme une chaîne montagneuse correspond en réalité au négatif du sillon continu pressé dans la matière, empreinte physique des vibrations sonores enregistrées.
En créant un paysage à partir d’un élément microscopique, l’impression fait basculer l’écoute dans la vision. Elle rappelle qu’un son n’est pas seulement une expérience intérieure ou un phénomène fugitif. Il possède une matérialité. Muni de lunettes 3D, le public plonge dans ce monde que crée la musique à chaque écoute, dans ce temps figé et cette trace soudain dévoilée.

L’œuvre The Ghost Track prolonge cette vision de la musique et la révèle sous la forme d’une apparition. Premier projet cosigné avec Thomas Poli, elle donne corps à la tradition du morceau fantôme autrefois caché à la fin d’un album, surprenant l’auditeur après plusieurs minutes de silence.
Ici, le morceau ne peut être entendu, seulement vu. La musique devient image, mouvante cette fois. Apparition spectrale bleutée, le son prend forme dans l’eau et se déplace au rythme des variations de fréquences. L’installation rend visible ce qui, d’ordinaire, ne nous parvient que sous forme de vibration.

Comme dans la précédente exposition, la musique est actrice du parcours. Thomas Poli ne signe pas seulement une bande-son d’accompagnement. Il conçoit une création musicale qui fait partie intégrante de l’expérience. Sa musique texturée et organique augmente la perception des œuvres. L’écoute et l’observation fusionnent en un moment suspendu, où les images semblent parfois répondre aux ondes.
Pour Le monde invisible, il compose un espace d’écoute traversé par des tensions, des nappes, des ruptures et des harmonies oniriques. Le choix du tout analogique, sans recours au numérique, à l’ordinateur ou à la retouche, privilégie le grain, l’imperfection, l’émotion directe du son. « Toutes les ondes et les lignes mélodiques présentes dans l’exposition et sur le disque ont réellement existé. Chaque bande magnétique a une empreinte unique », explique le musicien. « Si on veut aller plus loin, elles existent toutes dans le monde et convergent vers la salle et le disque. » Là où les images rendent perceptible l’invisible, la musique fait entendre une matière traversée par le temps.
La présence dans l’absence
Le monde invisible travaille aussi une question plus intime, presque métaphysique. Que reste-t-il des choses lorsqu’elles disparaissent, se dispersent ou se transforment ? Dans L’Absence, Flavien Théry souligne la présence de ce qui n’est plus. Une photographie de la fin du XIXe siècle montre une arche marine connue par l’artiste durant son enfance, avant son effondrement dans les années 1980. La transposition stéréoscopique redonne une profondeur à cette image ancienne, mais le procédé inverse la perception. Le vide devient presque un sujet. L’absence prend forme.
L’Œillet, tapisserie monumentale au point d’Aubusson, propose quant à elle un paysage inspiré du cromlech de l’Œillet, découvert en 1994 sur l’archipel de Chausey. Cet édifice néolithique, situé dans la zone de l’estran, n’apparaît qu’au rythme des marées. Dans l’œuvre, un anneau en lévitation, tel un œil flottant dans l’espace, ne devient perceptible qu’à travers des lunettes stéréoscopiques. Le visible dépend alors d’un appareillage, mais aussi d’une disponibilité du regard.

L’exposition s’attarde également sur des matières minuscules, presque méprisées, que l’on croit connaître parce qu’elles nous entourent. Dans Ce qui reste, un échantillon de poussière domestique observé au microscope électronique à balayage devient un monde étrange, à la fois inerte et foisonnant. La poussière n’est plus seulement ce que l’on chasse d’un revers de main. Elle apparaît comme une archive diffuse de nos environnements, naturels et artificiels, composée de fragments de choses, de lieux et parfois de nous-mêmes.
Une exposition entre émerveillement et vertige
Ce qui frappe dans le projet tient à son refus de séparer le merveilleux du rationnel. L’exposition ne demande pas de croire. Elle invite à mieux regarder. Les œuvres ne fabriquent pas un surnaturel, mais un trouble très réel. Elles montrent que notre perception ordinaire est une version réduite du monde, une interface pratique, un compromis sensoriel. Autour de nous, dans les objets les plus familiers, dans la lumière, les sons, les matières, les poussières, les traces, se déploient des réalités que nous ignorons faute de pouvoir les saisir directement.
En cela, Le monde invisible s’inscrit dans une tradition ancienne, celle des artistes qui ne se contentent pas de représenter le monde visible, mais cherchent à modifier les conditions mêmes de la vision. Elle rejoint aussi des questionnements contemporains sur les images scientifiques, les instruments de perception, la place des données dans notre rapport au réel et la fragilité de ce que nous appelons évidence.
Le parcours propose ainsi une expérience immersive à la fois accessible et exigeante. Accessible, parce qu’il repose sur l’émerveillement immédiat devant des formes, des images et des dispositifs. Exigeante, parce qu’il interroge discrètement nos certitudes les plus élémentaires. Voir n’est jamais seulement recevoir une image. C’est apprendre à composer avec ce qui nous échappe.

Biographies des artistes
Fred Murie, né à Rennes en 1972, vit et travaille en Bretagne. Il a d’abord suivi une formation scientifique avant de développer une pratique artistique. Cette double culture l’a conduit de la peinture vers les expérimentations numériques. Ses recherches tendent à faire exister l’invisible et à faire vivre le passé au présent.
Flavien Théry, né à Paris en 1973, est diplômé de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. Il vit et travaille à Rennes. Son œuvre s’inscrit dans une filiation entre art optique, art cinétique et pratiques contemporaines liées aux nouveaux médias, avec un intérêt particulier pour les relations entre art et science.
Quand il n’est pas dans le studio rennais de son label, Impersonal Freedom, Thomas Poli est sur scène, notamment aux côtés de Dominique A, Montgomery, Laetitia Sheriff ou Emily Loizeau. Depuis 2018, il a sorti en solo plusieurs albums de drone et d’ambient sur divers labels européens, notamment l’album éponyme de l’exposition Le rayon extraordinaire.
Informations pratiques
Du 19 mai au 11 octobre 2026
Le monde invisible, Fred Murie et Flavien Théry
Exposition gratuite
Les Champs Libres, 10 cours des Alliés, Rennes
Ouverture du mardi au dimanche, horaires à consulter sur le site des Champs Libres.
Direction artistique Fred Murie et Flavien Théry
Création musicale Thomas Poli
Production Les Champs Libres, Université de Rennes, Spéculaire
Partenaires Biosit, CMEBA, Collections de l’Université de Rennes, D’Ici et d’Ailleurs, Institut Foton, IRISA, ORESEN, Owlab-project, Project Lab.
