À Huelgoat, les alentours fait du paysage une expérience nerveuse et intérieure

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meandres

Dans les grands circuits de l’art, certaines expositions passent sous les radars. C’est souvent là que quelque chose se joue vraiment. À Huelgoat, les alentours, avec Dana Cojbuc et Coline Jourdan, ne cherche ni l’effet ni le prestige. Elle préfère les bords, les traces, les frémissements. Entre photographie, dessin et résidence, l’exposition proposée par méandres transforme les monts d’Arrée en espace mental, en territoire sensible, en champ de résonances.

À Huelgoat, dans ce territoire déjà chargé de mythes, de pierres, de forêts, de brouillard et d’imaginaires, Dana Cojbuc et Coline Jourdan ne livrent pas une illustration du paysage. Elles en proposent une traversée. Une mise à l’écoute. Une approche par glissements, par affleurements, par signes faibles. C’est tout l’intérêt de cette proposition contemporaine discrète mais loin d’être mineure : elle rappelle qu’un paysage ne se consomme pas, qu’il se regarde, se déchiffre, s’éprouve.

Le mérite de les alentours est de prendre le paysage au sérieux. Non comme une belle vue. Non comme un arrière-plan. Non comme une image déjà faite. Mais comme une construction sensible, esthétique, écologique, sociale aussi. Un paysage n’existe jamais seul. Il dépend du regard qui le traverse, des récits qui s’y déposent, des mémoires qui s’y accrochent, des blessures qui l’entaillent, des rêves qu’il continue d’autoriser.

Les monts d’Arrée, sous ce regard, cessent d’être une simple géographie bretonne un peu magnifiée par la brume. Ils redeviennent une matière vive. Un territoire travaillé par l’histoire, les légendes, les usages, les inquiétudes contemporaines, les puissances du vivant. L’exposition a cette intelligence : ne pas folkloriser le lieu, ne pas le figer dans une Bretagne d’images convenues, mais en faire un champ de perception où l’œil, la mémoire et l’imaginaire se rencontrent.

Coline Jourdan
Coline Jourdan

Deux artistes, deux régimes d’attention

Le dispositif imaginé par méandres donne à l’ensemble une densité particulière. Chaque année, l’exposition de printemps présente le travail de deux artistes, l’une achevant sa résidence dans les monts d’Arrée, l’autre la commençant. D’un côté, une œuvre déjà nourrie par le territoire. De l’autre, un travail encore en train de se former, de chercher ses prises, ses lignes, ses déplacements. Cette tension entre aboutissement et commencement évite toute rigidité. Elle introduit du temps, du doute, de l’expérimentation. En somme, de la vie.

Dana Cojbuc et Coline Jourdan racontent toutes deux le paysage, mais chacune selon sa propre température intérieure. L’exposition tient justement dans cet écart. Elle ne juxtapose pas deux démarches pour remplir un accrochage printanier. Elle met en relation deux façons d’entrer dans un lieu, deux manières d’en faire surgir des récits, des présences, des intensités.

Chez Dana Cojbuc, on sent une attention à ce qui vacille entre apparition et souvenir. Le paysage semble devenir un espace de rémanence, un lieu où les formes ne s’imposent jamais tout à fait, où la perception reste ouverte, traversée d’une sorte de trouble calme. Il y a là quelque chose de très juste dans la manière d’approcher les monts d’Arrée : non comme une évidence, mais comme une zone d’épaisseur mentale.

Chez Coline Jourdan, la photographie n’est jamais pure captation. Elle semble travailler le visible comme une surface déjà chargée d’indices, de transformations, d’altérations. Ses images ne se contentent pas de montrer un environnement. Elles interrogent ce que le paysage retient, masque, absorbe ou laisse sourdre. C’est une manière plus contemporaine, plus inquiète aussi, d’envisager le territoire : non comme nature intacte, mais comme milieu traversé de tensions, de récits, de fragilités.

Dana Cojbuc
Dana Cojbuc

L’art des lisières

Le titre de l’exposition est particulièrement beau parce qu’il dit exactement ce qui s’y joue. Les alentours, ce n’est pas le centre, le plein cadre, la démonstration magistrale. Ce sont les bordures, les approches, les voisinages, les zones poreuses. Tout ce qui échappe aux hiérarchies trop nettes. Tout ce qui demande une attention moins frontale, plus flottante, plus sensible. Une exposition sur les alentours, au fond, est presque une éthique du regard.

C’est aussi ce qui rend cette proposition précieuse dans le paysage de l’art contemporain actuel. Elle ne surjoue pas son discours. Elle ne plaque pas un appareil théorique pesant sur les œuvres. Elle ne cherche pas à se rendre importante à force de signes de gravité. Elle préfère une autre puissance : celle de la justesse. Celle d’une relation fine entre un lieu, deux artistes, un territoire, des habitants, des formes en train de naître ou de s’achever.

Dans cette économie légère, méandres rappelle ce que peut encore être un lieu d’art quand il travaille au plus près du réel, du temps long, de la recherche, de l’échange. L’exposition ne se contente pas de montrer des œuvres. Elle rend perceptible un processus d’approche. Elle montre comment un territoire vient influer une pratique, comment un regard se déplace, comment une résidence peut devenir autre chose qu’un label : une expérience véritable de rencontre.

Informations pratiques

les alentours — Dana Cojbuc, Coline Jourdan
Du 4 avril au 31 mai 2026
méandres
27, rue du Pouly, 29690 Huelgoat

Ouverture de 14 h à 18 h 30
Du mercredi au dimanche et jours fériés
Entrée libre

Vernissage
Vendredi 3 avril 2026 à 18 h 30
En présence des artistes

En écho à l’exposition
Dimanche 3 mai, de 10 h 30 à 17 h — atelier d’écriture et de création artistique coanimé par Brigitte Mouchel et Irvi
Dimanche 24 mai, de 9 h 30 à 12 h 30 — atelier d’écriture poétique animé par Brigitte Mouchel
Dimanche 31 mai à 15 h — rencontre avec Dana Cojbuc et Coline Jourdan, artistes en résidence dans les monts d’Arrée

Site : meandres.art

Dana Cojbuc, née en 1979 en Roumanie et installée à Paris, développe une œuvre singulière à la lisière de la photographie et du dessin. Au centre de sa recherche se tient la nature, non comme simple motif, mais comme espace de projection sensible, de mémoire et de fiction. Son travail s’inspire des paysages, des mythologies et de souvenirs personnels pour tisser un fil subtil entre le réel et l’imaginaire, entre ce qui est vu et ce qui affleure intérieurement.

Chez elle, la photographie ne relève jamais de la seule captation. Elle surprend d’abord le réel, en enregistre la présence, la lumière, la vibration. Mais cette saisie n’est qu’un commencement. Dana Cojbuc prolonge ensuite l’image par le dessin, en lui restant fidèle tout en l’ouvrant à un autre monde, plus mental, plus rêvé, plus intérieur. La photographie fixe le regard ; le dessin, lui, ranime les mémoires. De cette articulation naît une œuvre délicate et troublante, où chaque image devient un fragment d’histoire, une porte d’entrée vers une narration silencieuse.

Son approche du paysage est profondément incarnée. À pied ou à bicyclette, elle arpente forêts, rivages, landes et chemins, dans une relation physique et attentive aux lieux. Elle regarde, hume, cherche, ressent. Il lui arrive aussi d’intervenir directement dans l’espace, en déplaçant ou en ajoutant des éléments — troncs, branches, farine — dans une démarche qui peut évoquer le Land art. Le paysage n’est donc pas seulement observé : il est approché, éprouvé, parfois mis en scène, afin d’en faire surgir l’intimité invisible.

Après plusieurs années consacrées à la photographie, Dana Cojbuc a opéré un passage sensible vers le dessin, notamment au fusain. À partir de ses propres tirages, elle extrapole, redéfinit les contours, réinvente le sujet. La frontière entre la photographie et le dessin devient alors incertaine, presque mystérieuse. Ce glissement ouvre la voie à des lieux imaginaires, tout en révélant la force plastique et graphique du paysage réel.

Les séries récentes de Dana Cojbuc associent ainsi une esthétique très fine à une narration discrète mais profonde. Elles font résonner mémoire collective et expérience intime, traditions enfouies et perceptions contemporaines. Son œuvre tente de capter l’invisible, de donner corps à d’autres possibilités du réel, et de rendre palpable ce qui, dans un lieu, persiste au-delà de ce que l’œil voit d’abord.

Site internet : https://danacojbuc.net/fr/dana-cojbuc-francais/

Coline Jourdan est photographe plasticienne née en 1993 à Lyon. En 2012, elle entre à l’École Nationale Supérieure d’Art et de Design de Dijon où elle obtient en 2015, le Diplôme National d’Arts Plastiques, puis le Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique en 2017. Ses projets photographiques engagent une réflexion sur la présence du toxique dans notre environnement quotidien et sur ses impacts souvent imperceptibles. Elle se livre ainsi à différentes manipulations chimiques qui troublent la surface de la photographie.
En 2018, elle intègre Nos Années Sauvages, un collectif rouennais de jeunes artistes partageant une inquiétude commune face aux mutations de l’environnement dont les projets pluridisciplinaires interrogent une vision biaisée, manipulée et altérée de l’animal et de la nature. La même année, elle devient lauréate du Prix d’Impression Photographique des Ateliers Vortex qui lui permet d’exposer au musée Nicéphore-Niepce à Chalon-sur-Saône. En 2019, elle est parmi les lauréats de la Bourse Impulsion de la ville de Rouen qui lui permettra de réaliser la série Les noirceurs du fleuve rouge pour sa première expositio […] Lire la suite

Site internet : https://www.colinejourdan.com/