Mademoiselle Martine avec Entre 2 mondes déroule une traversée sonore libre, étrange et habitée

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Mademoiselle Martine

Avec Entre 2 mondes, son deuxième album, Claire Lextray, alias Mademoiselle Martine, compose une série de tableaux immersive.

Ni tout à fait disque de chanson, ni simple recueil poétique mis en musique, ni geste purement performatif, cet ensemble de vingt pièces avance dans une zone de lisière. On y entre comme dans une exposition intérieure, traversée par la voix, le clair-obscur, la blessure, la matière et l’image. Une proposition singulière, parfois déroutante, souvent saisissante.

Entre 2 mondes n’est pas un album aimable au sens courant du terme. Il ne tend pas les bras à l’auditeur à coups de refrains immédiats, de structures rassurantes ou de mélodies conçues pour l’adhésion rapide. Claire Lextray prend un autre chemin. Elle préfère la faille au confort, l’intuition à la recette, l’expérience à la séduction. Cette liberté est assez rare pour être soulignée.

Le disque s’écoute comme une traversée. Non pas une succession de morceaux indépendants, mais un ensemble construit, presque dramaturgique, où l’alternance entre Lumière et Ombre ne relève pas d’un simple habillage poétique. Elle donne à l’œuvre son rythme profond, son souffle, sa tension. Quelque chose s’y débat sans cesse entre l’appel et la chute, l’embrasement et le retrait, la chair et l’effacement.

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Ce qui frappe d’abord, c’est la place de la voix. Chez Mademoiselle Martine, elle ne surplombe pas les morceaux, elle les constitue. Elle porte les textes, bien sûr, mais elle agit aussi comme une texture, un grain, une présence. C’est sans doute là que l’on comprend le mieux la singularité du projet. Plusieurs titres se tiennent moins du côté de la chanson classique que de la forme performée, du poème sonore, de la scène mentale.

On peut penser, par instants, à Brigitte Fontaine pour la liberté du ton et l’étrangeté assumée. Certaines inflexions rappellent aussi, par touches, le spoken word de Laurie Anderson, dans cette manière d’habiter la diction comme un espace. Mais ces rapprochements servent surtout à baliser un territoire. Le geste de Claire Lextray déborde la seule musique pour rejoindre quelque chose de plus plastique, plus proche d’un art contemporain sonore, où chaque pièce semble conçue comme une forme, presque comme une installation.

La force d’Entre 2 mondes tient à sa cohérence d’ensemble. Des titres comme Ange noir, De chair et d’acier, Tigre de verre et fleur de sang ou Le tableau fracassé installent très vite une poétique de la tension. Le corps y est traversé, exposé, fragmenté. Le vivant y côtoie la menace, l’amour se mêle à la déchirure, la beauté n’y va jamais sans risque.

Dans la seconde moitié du disque, la matière s’assombrit encore. Dans l’odeur sombre de notre amour, Vise le cœur, Linceul noir ou Seuls creusent une zone plus grave, plus nue, presque suffocante parfois. Ce sont sans doute les moments les plus exposés du projet. Puis quelque chose remonte. Non pas une consolation facile, mais une forme de reprise, plus troublée, plus vaste, avec Oiseau lyre, La 6e lune ou Tard. La lumière revient, mais autrement. Comme une survivance. Comme une connaissance acquise au prix de la nuit.

Tout n’est pas d’égale intensité dans Entre 2 mondes. Certains passages semblent parfois davantage portés par leur climat, leur titre ou leur intention que par une nécessité musicale pleinement accomplie. L’album est loin d’être un un bloc parfait, c’est peut-être aussi ce qui le rend vivant. Claire Lextray ne lisse pas son geste pour le rendre docile et accepte la rugosité, l’excès, l’irrégularité. Là où beaucoup de productions contemporaines cherchent l’efficacité immédiate, elle choisit le risque d’une forme plus libre, plus personnelle, plus exposée. Ce risque sauve l’œuvre de la joliesse arty comme de la radicalité de façade. Car Entre 2 mondes ne sombre ni dans le bavardage pseudo-poétique ni dans l’abstraction vide.

Verdict : une œuvre inégale, mais personnelle, libre dans sa forme, forte dans son climat, et portée par une voix. Là où tant d’albums poursuivent une formule, Entre 2 mondes cherche une forme. Et parfois, il la trouve.