Dans plusieurs communiqués de presse envoyés à notre rédaction, le collectif des parents d’élèves et des personnels du collège La Binquenais dénonce une situation devenue intenable : 744 incidents auraient été signalés entre septembre et décembre 2025, avec plus de 85 sanctions dont 54 exclusions temporaires. Depuis, la mobilisation s’est poursuivie. Après l’occupation symbolique des 4 et 5 mai, une grève quasi générale a eu lieu mardi 12 mai, suivie selon le collectif par 90 % des enseignants, personnels de vie scolaire et agents. Un nouveau rassemblement solidaire a eu lieu mardi 19 mai à 18 h 30 devant le collège. Derrière ces chiffres et ces actions, une question plus profonde se pose : combien d’adultes faut-il pour qu’un collège d’éducation prioritaire reste un lieu d’apprentissage, de protection et de confiance ?
Il faut d’abord éviter les raccourcis. La situation du collège La Binquenais ne se résume ni à une supposée « dérive » d’un quartier, ni à une crise soudaine surgie de nulle part. Elle dit plutôt l’épuisement progressif d’un établissement soumis à une pression très forte. Pression démographique, pression sociale, pression éducative, pression psychologique. Au fil des témoignages d’enseignants, de parents et de personnels, une même idée revient : le collège tient encore, mais il tient à bout de bras.

Situé boulevard Oscar-Leroux, au sud de Rennes, La Binquenais est un collège public classé en réseau d’éducation prioritaire. L’établissement accueille, selon les chiffres disponibles, environ 620 à 650 élèves. Le site officiel du collège mentionne 620 élèves et 28 classes, tandis que le collectif et plusieurs articles de presse évoquent plutôt 640 à 650 élèves répartis dans 29 classes. La nuance compte. Elle rappelle que les chiffres doivent être maniés avec prudence, mais elle ne change pas le fond du problème : l’établissement est dense, les effectifs ont fortement augmenté et les moyens humains sont jugés insuffisants par une partie des équipes.
Dans son nouveau communiqué, l’Association des Parents d’Élèves du collège La Binquenais avance un chiffre particulièrement éclairant : entre 2017 et 2025, les effectifs du collège auraient augmenté de 68 %. Selon le collectif, il s’agirait de la plus forte augmentation enregistrée parmi les 62 collèges publics d’Ille-et-Vilaine. Cette donnée donne à la crise une profondeur structurelle. Le sujet n’est pas seulement celui d’incidents répétés, mais celui d’un établissement dont la taille, les besoins et la complexité auraient grandi beaucoup plus vite que les moyens d’encadrement.
744 incidents signalés selon le collectif
Le chiffre le plus frappant reste celui des incidents. Selon le collectif du collège La Binquenais, 744 faits auraient été signalés entre septembre et décembre 2025, avec jusqu’à 20 incidents en une seule journée. Plus de 85 sanctions auraient été prononcées, dont 54 exclusions temporaires. Ces données, à ce stade, sont celles du collectif. Elles mériteraient une confirmation détaillée par la direction académique ou le rectorat, mais leur reprise par plusieurs médias locaux indique qu’elles sont au cœur de l’alerte lancée par les personnels et les parents.
Il serait toutefois trompeur de ne lire ces chiffres qu’à travers le prisme de la sanction. Une exclusion temporaire ne règle rien à elle seule. Elle peut protéger provisoirement une classe, suspendre une situation de tension, marquer une limite. Mais si les exclusions se multiplient, elles deviennent aussi le symptôme d’une difficulté plus profonde : l’établissement ne parvient plus à absorber, traiter et accompagner normalement les conflits, les passages à l’acte, les comportements d’opposition ou les situations d’élèves en grande fragilité.
Les enseignants ne décrivent pas seulement des violences spectaculaires. Ils parlent d’un quotidien abîmé : insultes, bousculades, menaces, bagarres, tensions dans les couloirs, fatigue des surveillants, élèves qui ne se sentent plus toujours en sécurité, adultes contraints d’intervenir sans cesse sur les temps de circulation. Dans un collège, ce sont souvent ces moments intermédiaires qui font basculer le climat : l’entrée dans l’établissement, les intercours, la cantine, la cour, les couloirs. Là où la présence adulte doit être visible, stable, disponible.

Des moyens qui n’auraient pas suivi la hausse des effectifs
Le nouveau communiqué insiste sur un décalage entre la progression des effectifs et la dotation de l’établissement. Selon le collectif, La Binquenais présenterait le cinquième indice de position sociale le plus faible du département, mais n’occuperait que la onzième place pour la dotation d’heures par élève. Autrement dit, le collège se trouverait parmi les établissements les plus socialement fragiles du département, sans bénéficier, selon les parents et personnels mobilisés, d’un niveau de moyens proportionné à cette réalité.
Le collectif affirme également que les services du rectorat auraient reconnu que l’établissement était sous-doté en AED, les assistants d’éducation chargés notamment de la surveillance, de la vie scolaire et de l’encadrement quotidien des élèves. Ce point est central. Dans un collège où les tensions se concentrent souvent dans les couloirs, la cour, les entrées et les sorties, la présence d’adultes disponibles ne relève pas d’un supplément de confort. Elle conditionne directement la sécurité ordinaire, la prévention des conflits et la possibilité même pour les enseignants d’enseigner sereinement.
Un incident avec un couteau comme point de rupture
Un événement survenu le 4 mars 2026 a fortement marqué les esprits. Ce matin-là, un élève de 13 ans, scolarisé au collège La Binquenais, a été interpellé à l’entrée de l’établissement avec un couteau dans son sac. Selon les éléments publiés à l’époque, c’est sa mère qui aurait alerté le collège après l’avoir vu dissimuler l’arme avant de partir. La direction aurait ensuite prévenu les forces de l’ordre, qui ont fouillé le sac et interpellé l’adolescent.
L’épisode n’a pas dégénéré, précisément parce qu’une chaîne d’alerte a fonctionné. Mais il a laissé une trace. Pour les personnels, il a rendu visible ce qui se disait déjà plus discrètement : le sentiment que le collège s’approche d’une limite. Une surveillante aurait été particulièrement éprouvée par cette situation. Là encore, l’affaire ne doit pas être instrumentalisée. Un adolescent avec une arme blanche dans un collège reste un fait grave, mais il ne suffit pas à définir un établissement. Il éclaire, en revanche, le niveau d’inquiétude atteint par les adultes et par certaines familles.
Une mobilisation qui s’inscrit dans la durée
Pour rendre visible cette alerte, enseignants et parents avaient prévu une occupation symbolique du collège les lundi 4 et mardi 5 mai 2026 au soir. L’idée n’était pas de bloquer durablement l’établissement, mais de créer un temps fort, d’attirer l’attention des autorités académiques et de rappeler que le fonctionnement ordinaire du collège est, selon eux, devenu trop fragile.
Le lundi 4 mai au soir, cette occupation n’avait pas pu se tenir à l’intérieur. Les personnes mobilisées avaient été invitées à quitter les lieux. Les enseignants avaient pu récupérer leurs affaires personnelles, mais les portes du collège devaient être fermées. Le rassemblement s’était donc poursuivi devant l’établissement. Ce refus d’occupation avait ajouté une tension symbolique à la crise : les personnels voulaient occuper leur lieu de travail pour dire qu’ils ne parviennent plus à y travailler correctement ; on leur répondait que ce lieu ne pouvait pas devenir un espace de mobilisation nocturne.
Le mardi 5 mai, la mobilisation s’est poursuivie. En fin d’après-midi, le personnel du collège n’a pas quitté la salle des professeurs, entamant ainsi la deuxième nuit d’occupation annoncée. À partir de 18 h, une quarantaine de parents d’élèves a pu rejoindre les enseignants et les personnels de vie scolaire, permettant la tenue d’une assemblée générale. Dans un précédent communiqué, le collectif évoquait près de soixante personnes réunies.
Le mouvement s’est ensuite déplacé vers l’échelon académique. Mardi 12 mai, une grève a été organisée au collège. Selon le nouveau communiqué, elle aurait été suivie par 90 % des enseignants, personnels de vie scolaire et agents. Le même jour, un rassemblement s’est tenu devant la DSDEN à 11 h, au moment où un groupe de travail devait répartir les postes d’AED entre les différents collèges du département.
Cette chronologie montre que la mobilisation ne se limite plus à une protestation ponctuelle. Les personnels et les parents ont d’abord alerté par courrier, obtenu une première audience auprès des services de la DSDEN le 17 mars 2026, puis une deuxième audience dans les locaux du collège le 4 mai. Les occupations, la grève et le rassemblement devant la DSDEN s’inscrivent désormais dans une stratégie plus continue, avec un objectif clair : obtenir des garanties pour la prochaine rentrée.
Malgré ces actions, le collectif affirme n’avoir obtenu aucune garantie que la prochaine rentrée se ferait avec des moyens humains supplémentaires, dans un climat serein et propice aux apprentissages. L’Association des Parents d’Élèves a donc appelé à un rassemblement solidaire devant le collège La Binquenais qui a eu lieu le mardi 19 mai à 18 h 30.
La mobilisation semble désormais s’installer dans le calendrier scolaire de fin d’année, avec une inquiétude centrale : dans quelles conditions le collège pourra-t-il fonctionner à la rentrée prochaine ?
Ce que demandent les enseignants et les parents
Les revendications du collectif restent inchangées. Elles ont été confirmées dans le nouveau communiqué. Les personnels et parents demandent un demi-poste supplémentaire de CPE, afin que le deuxième poste de conseiller principal d’éducation soit pérenne et à temps plein. Ils réclament également un demi-poste d’AED, un demi-poste d’APS, une infirmière et une assistante sociale à temps plein au collège, ainsi qu’une réflexion sur la carte scolaire afin que les effectifs puissent baisser à court ou moyen terme.
Ces demandes ne relèvent pas seulement d’un réflexe sécuritaire. Elles dessinent une autre lecture de la crise : si le collège va mal, ce n’est pas seulement parce que certains élèves posent problème, mais parce que l’établissement ne dispose plus d’assez d’adultes pour prévenir, encadrer, accompagner et réparer.
Un CPE supplémentaire, par exemple, ce n’est pas seulement une autorité en plus. C’est du suivi, du lien avec les familles, de la coordination avec les professeurs, de la gestion des absences, des sanctions, des situations individuelles. Des surveillants supplémentaires, ce n’est pas seulement une présence dans la cour. C’est une capacité à repérer une tension avant qu’elle n’explose. Des AESH en nombre suffisant, ce n’est pas un confort. C’est la condition concrète d’une inclusion scolaire qui ne laisse pas les élèves concernés, les autres élèves et les enseignants seuls face à des situations impossibles.
La demande d’une infirmière et d’une assistante sociale à temps plein est tout aussi significative. Elle rappelle que le climat scolaire n’est jamais seulement une affaire disciplinaire. Il est aussi fait de santé, d’écoute, de précarités familiales, de souffrances psychiques, de conflits importés de l’extérieur, de situations sociales complexes. Un collège, surtout en éducation prioritaire, ne peut pas être réduit à des salles de classe. C’est un lieu de vie, de passage, de fragilité et parfois de crise.
La demande d’une réflexion sur la carte scolaire ajoute une dimension structurelle à la mobilisation. Les personnels et parents ne demandent pas seulement des moyens pour gérer la situation actuelle. Ils interrogent aussi la répartition des élèves, la pression exercée sur l’établissement et la possibilité d’une baisse des effectifs à court ou moyen terme. Autrement dit, ils ne demandent pas uniquement de mieux contenir la crise, mais d’en traiter une partie des causes.
Le règlement intérieur rappelle la mission du collège
Dans son nouveau communiqué, l’Association des Parents d’Élèves cite également le préambule du règlement intérieur du collège, tout juste refondu et voté en conseil d’administration le 11 mai 2026. Celui-ci rappelle que le collège La Binquenais a pour mission de permettre aux élèves de suivre un parcours de formation de qualité, de progresser dans leurs apprentissages et de s’épanouir en tant que personnes. Il insiste aussi sur le fait que l’établissement ne se limite pas à l’enseignement des savoirs et compétences scolaires, mais cultive l’apprentissage des règles communes de la citoyenneté, dans un environnement respectueux des principes républicains de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité.
La formule est importante, car elle replace le débat au bon niveau. Les parents mobilisés affirment ne rien demander d’autre que la possibilité, pour les équipes éducatives, de mettre réellement en œuvre cette mission. Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir si le collège dispose d’un règlement, de procédures ou d’objectifs éducatifs. Elle est de savoir s’il dispose des moyens humains nécessaires pour les faire vivre au quotidien.
Le Blosne, un contexte social lourd, mais pas une explication automatique
Le collège La Binquenais s’inscrit dans un quartier populaire de Rennes, au sein d’un territoire concerné par la politique de la ville et par la Cité éducative. Le Blosne concentre des difficultés sociales connues : pauvreté plus élevée que dans le reste de l’agglomération, population jeune, familles parfois exposées à des fragilités multiples. Mais il faut se garder d’un raisonnement trop mécanique. Un quartier populaire n’est pas condamné au désordre scolaire. De nombreux élèves y réussissent, de nombreuses familles y sont très investies, de nombreux enseignants y accomplissent un travail remarquable.
Le problème tient plutôt à l’écart entre les besoins réels d’un territoire et les moyens effectivement disponibles. L’éducation prioritaire repose sur une promesse : donner davantage à ceux qui ont davantage besoin de l’école. Lorsque les personnels disent qu’ils n’y arrivent plus, ils ne dénoncent pas leurs élèves. Ils dénoncent l’écart entre cette promesse et la réalité quotidienne. C’est là que l’alerte devient politique au sens noble du terme : elle interroge la capacité de l’institution à protéger l’école là où elle est la plus nécessaire.
Une crise locale, un signal national
Ce qui se joue à La Binquenais dépasse donc le seul cas d’un collège rennais. Partout en France, les établissements scolaires sont confrontés à la même tension : hausse des besoins, complexité croissante des situations d’élèves, difficulté à recruter ou stabiliser certains personnels, fatigue des équipes, sentiment d’une institution qui demande de tenir sans toujours donner les moyens de tenir.
La singularité de La Binquenais tient à l’intensité des chiffres avancés, mais aussi à la clarté de l’alerte. Les enseignants et les parents ne demandent pas une réponse spectaculaire. Ils demandent des adultes. Ils demandent du temps. Ils demandent une présence éducative renforcée. Ils demandent que le collège ne devienne pas un espace où l’on gère l’urgence en permanence, au détriment de l’enseignement, de la confiance et de la sécurité ordinaire.
Cette alerte doit être prise au sérieux sans être dramatisée. Oui, les chiffres sont préoccupants. Oui, le sentiment d’insécurité exprimé par des élèves, des parents et des enseignants ne peut pas être balayé d’un revers de main. Oui, l’incident du couteau du 4 mars a constitué un choc. Mais non, il ne faut pas enfermer La Binquenais dans une image de collège perdu ou de quartier impossible. Le risque serait alors de stigmatiser les élèves et les familles, au lieu de regarder ce qui manque : des moyens humains, une continuité éducative, une présence sociale et sanitaire, une capacité de prévention.
L’école ne tient pas seulement avec des murs
Un collège peut avoir des salles, des emplois du temps, des professeurs, une direction, des règlements, des carnets de correspondance et des procédures disciplinaires. Cela ne suffit pas toujours à faire école. Pour qu’un établissement tienne, il faut une densité humaine invisible : des adultes dans les couloirs, des personnels disponibles pour écouter, des équipes capables de se parler, des familles associées, des élèves qui savent que les règles existent et que quelqu’un les incarne.
À La Binquenais, c’est précisément cette densité qui semble manquer. La crise actuelle ne dit pas seulement qu’il y a trop d’incidents. Elle dit que chaque incident coûte trop cher à l’établissement parce que les relais sont trop peu nombreux. Elle dit que des enseignants, déjà chargés d’enseigner, se retrouvent à compenser ce qui relève aussi de la vie scolaire, du social, du soin, de la médiation. Elle dit que des parents s’inquiètent non seulement pour les résultats scolaires de leurs enfants, mais pour leur sécurité quotidienne et leur rapport même à l’école.
L’inquiétude est donc légitime. Elle doit maintenant recevoir autre chose qu’une réponse administrative minimale. Il ne suffira pas de rappeler les procédures, de contester tel ou tel chiffre ou d’attendre que la fin de l’année scolaire disperse momentanément la tension. Si La Binquenais est bien à un point de bascule, comme le disent les personnels, alors l’enjeu est simple : intervenir avant que l’épuisement des adultes ne devienne à son tour un facteur d’aggravation.
Un collège d’éducation prioritaire n’a pas besoin d’être regardé avec peur. Il a besoin d’être soutenu avec sérieux. À Rennes, l’alerte lancée par les parents et les enseignants de La Binquenais rappelle une évidence trop souvent oubliée : la sécurité scolaire ne commence pas par la sanction, mais par la présence. Présence d’adultes, présence de services sociaux, présence de soins, présence de l’institution. Là où cette présence recule, le climat scolaire se fragilise. Là où elle revient, l’école peut redevenir ce qu’elle doit être : un lieu où les enfants apprennent sans avoir peur et où les adultes peuvent exercer leur métier sans s’épuiser à empêcher l’effondrement.
