Carcassonne. Le Festival du film politique choisit de rester sans le soutien de la mairie RN

434
film politique carcassonne

Le Festival international du film politique ne partirait pas. Après avoir rompu avec la nouvelle municipalité de Carcassonne dirigée par le Rassemblement national, l’association CinéBastide aurait choisi de maintenir l’événement dans la ville et ses alentours en janvier 2027.

Ce choix, à la fois politique, territorial et logistique, dépasse de loin le simple désaccord institutionnel. Il pose une question plus large, presque nationale : comment une ambition culturelle peut-elle continuer de tenir debout quand le pouvoir local devient idéologiquement hostile ?

La décision aurait pu être tout autre. D’un point de vue matériel, déménager vers une grande métropole aurait sans doute été plus confortable. Les réseaux y sont plus denses, les équipements plus nombreux, les partenariats plus faciles à reconstituer. Pourtant, le conseil d’administration de CinéBastide aurait tranché dans l’autre sens. Le festival resterait là où il est né. Non par inertie, non par romantisme territorial, mais parce qu’un départ aurait signifié davantage qu’un repli : un abandon.

Refuser l’appui du RN sans abandonner le terrain

La rupture avec la mairie n’est désormais plus une hypothèse, mais un fait. En avril 2026, l’association organisatrice a annoncé retirer sa demande de subvention auprès de la Ville de Carcassonne et renoncer à l’usage des salles municipales, lesquelles auraient représenté jusqu’ici l’essentiel de sa capacité d’accueil. Le geste n’a rien d’anecdotique. Il engage bien davantage qu’un budget. Il touche aux murs, aux flux, aux jauges, à la possibilité même d’organiser un festival dans de bonnes conditions.

Autrement dit, le FIFP n’a pas simplement refusé un soutien politique. Il aurait accepté de perdre une part majeure de son infrastructure. C’est ce qui donne à sa position une gravité particulière. Beaucoup d’institutions, d’associations ou d’éditeurs de presse en France parlent d’indépendance tout en continuant à bénéficier d’un confort matériel massif. Ici, l’indépendance devra se prouver dans l’épreuve. Il va falloir reconstruire une architecture, inventer de nouveaux circuits, maintenir un haut niveau d’exigence malgré une fragilisation brutale.

Le point central est là. Refuser d’être soutenu par une municipalité RN ne signifie pas déserter le territoire. Le festival semble même soutenir exactement l’inverse. Si l’extrême droite mène une bataille culturelle, alors quitter le terrain reviendrait à lui en céder une part. Rester à Carcassonne ne serait donc pas un simple maintien géographique, mais un choix stratégique. Une manière de dire qu’une culture indépendante n’a de sens que si elle demeure au contact du réel, au bénéfice des habitants, et non depuis un exil confortable où elle se contenterait de commenter sa propre vertu.

Carcassonne, l’Aude, et la politique concrète de l’ancrage

Depuis sa création en 2018, le Festival international du film politique s’est installé dans l’Aude, entre Toulouse et Montpellier, dans un territoire qui n’appartient ni aux grands centres culturels évidents, ni aux zones les plus favorisées de l’Hexagone. Ce choix initial n’est pas neutre. Il implique déjà une certaine idée de la culture, non comme décoration des métropoles bien dotées, mais comme force de circulation, de débat et de rayonnement dans un département souvent relégué à l’arrière-plan des ambitions nationales.

C’est pourquoi la question du maintien ne peut pas être réduite à un affrontement moral entre un festival et une équipe municipale. Elle engage un pacte plus profond avec un territoire, ses bénévoles, ses publics, ses partenaires, ses habitudes de fréquentation et même son économie saisonnière. Le festival rappelle d’ailleurs qu’il attire un public largement extérieur au bassin carcassonnais, génère des retombées économiques substantielles en janvier, période traditionnellement creuse, et contribue au rayonnement de la ville bien au-delà de ses frontières administratives.

Le dossier change alors de nature. C’est celui d’un événement qui soutient qu’il fait désormais partie de la vie concrète du territoire, au plan culturel comme au plan économique. Le conflit avec la mairie devient dès lors un révélateur. Il oppose deux conceptions de la ville. L’une, où la culture est tolérée, utilisée, triée ou cadrée selon des intérêts politiques, dans le sillage d’un clientélisme qui mine hélas tant de villes en France, tous partis confondus. L’autre, où elle demeure un espace de complexité, de contradiction, de circulation des idées et de vie démocratique.

Le cinéma politique contre la simplification populiste

Il faut prendre au sérieux ce que le festival défend. Le cinéma politique n’y est pas présenté comme une niche cinéphile, ni comme un supplément intellectuel pour public averti. Il est défini comme un moyen de créer du lien, de susciter le débat et de rendre de nouveau désirable l’attention à la cité. Dans un moment où les populismes prospèrent sur l’abrègement du réel, la simplification des conflits, l’érosion du pluralisme dans la presse française concentrée dans les mains de quelques magnats fortunés avec le soutien de la Direction des médias du ministère de la Culture, la réduction des êtres à quelques affects rudimentaires, défendre un cinéma qui restitue la densité du monde relève presque d’une politique du discernement.

Voilà sans doute ce qui rend cette séquence plus importante qu’elle n’en a l’air. Le conflit n’oppose pas seulement un festival à Christophe Barthès, le maire. Il met au jour une ligne de fracture plus vaste, entre une culture qui travaille la nuance, la mémoire, la conflictualité des points de vue, le pluralisme et des forces politiques extrêmistes qui prospèrent sur l’immédiateté, le signal, la captation émotionnelle et l’identification binaire. Dans un tel contexte, maintenir un festival de cinéma politique ne rime pas simplement avec conserver un événement, mais préserver un dispositif de complexité dans un espace tenté par l’appauvrissement du débat et de la presse politique à Carcassonne comme partout en France.

Une épreuve de vérité logistique

Rien n’est pourtant gagné. Car la noblesse d’une position ne remplace jamais les contraintes d’une organisation. Le festival aurait perdu une part décisive de sa capacité d’accueil en salles. Il lui faudrait désormais trouver de nouveaux lieux, maintenir une circulation fluide entre les projections, absorber les besoins techniques, préserver la lisibilité de la programmation et continuer d’accueillir un public nombreux sans dégrader l’expérience même du festival.

Sur ce point, l’association avance déjà une première réponse. Des projections seraient maintenues en centre-ville de Carcassonne, tandis qu’un nouveau cœur de festival devrait être installé à proximité immédiate de la ville, dans un lieu appelé à devenir l’espace principal de vie, de débats, de rencontres, d’interviews et de concerts. L’ambition affichée ne serait pas seulement de survivre à la perte des salles municipales. Elle consisterait à transformer cette crise en relance structurelle avec l’objectif d’augmenter encore la capacité d’accueil, les trois dernières éditions ayant affiché complet.

Il faudra juger sur pièces. Pour l’heure, la ligne politique est nette, l’intention forte, mais la nouvelle cartographie du festival n’a pas encore été intégralement dévoilée. C’est le prochain moment du dossier. Celui où la cohérence morale devra rencontrer la rigueur opérationnelle : trouver des partenaires, stabiliser des espaces, préserver l’ambition artistique, éviter l’éparpillement, maintenir le sentiment d’unité qui fait aussi l’âme d’un festival.


Eudoxie Trofimenko
Et par le pouvoir d’un mot, Je recommence ma vie, Je suis née pour te connaître, Pour te nommer, Liberté. Gloire à l'Ukraine ! Vive la France ! Vive l'Europe démocratique, humaniste et solidaire !