Paris. La Bourse de Commerce en Clair-Obscur jusqu’au 24 août

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Bourse de Commerce – Pinault Collection : exposition « Clair-obscur » Bourse de Commerce — Pinault Collection  Paris
Bourse de Commerce – Pinault Collection : exposition « Clair-obscur »Bourse de Commerce — Pinault Collection Paris

Jusqu’au 24 août 2026, la Bourse de Commerce — Pinault Collection présente Clair-obscur, une exposition collective conçue par Emma Lavigne. À travers une centaine d’œuvres modernes et contemporaines, le parcours explore l’héritage du chiaroscuro, non comme un simple effet pictural, mais comme une manière de regarder notre époque depuis ses zones d’ombre.

Il ne s’agit pas seulement d’opposer la lumière à l’obscurité. Dans cette exposition, le clair-obscur devient un langage. Il dit l’apparition, la disparition, le trouble de la vision, la part cachée des corps et des consciences. De l’âge baroque aux formes les plus contemporaines de l’image, de la peinture à la vidéo, de l’installation au brouillard, Clair-obscur interroge ce que la lumière révèle, mais aussi ce qu’elle refuse de dissiper.

La Bourse de Commerce se transforme ainsi en un paysage à la fois lumineux et crépusculaire. Le visiteur y avance entre visible et invisible, dans un parcours où la matérialité de la lumière rencontre les zones d’ombre de l’inconscient, de la mémoire, de l’histoire et du monde contemporain.

Orchestrée par Emma Lavigne, directrice et conservatrice générale de la Collection Pinault, l’exposition réunit notamment des œuvres de Victor Man, Bill Viola, Pierre Huyghe, Laura Lamiel, Sigmar Polke, Philippe Parreno, Fujiko Nakaya, Danh Vo, Bruce Nauman, Jean Dubuffet, Alberto Giacometti, Alina Szapocznikow, Rosemarie Trockel, Wolfgang Tillmans ou encore Saodat Ismaïlova.

Vue de l’exposition Clair-obscur à la Bourse de Commerce — Pinault Collection

Voir l’obscurité du présent

Le titre de l’exposition renvoie bien sûr au chiaroscuro, cette technique née dans la peinture européenne, intensifiée par le maniérisme et l’âge baroque, puis portée à une tension dramatique majeure par Le Caravage. Mais la Bourse de Commerce ne propose pas une leçon d’histoire de l’art. Elle part de cet héritage pour interroger une sensibilité contemporaine, celle d’un monde saturé d’images, de transparence, d’éclairage artificiel et pourtant traversé par de nouvelles obscurités.

Le parcours prend appui sur une réflexion du philosophe Giorgio Agamben, selon laquelle le contemporain n’est pas celui qui se laisse aveugler par les lumières de son temps, mais celui qui sait en percevoir l’obscurité. L’exposition fait de cette idée un principe sensible. Ici, l’ombre n’est pas seulement une absence de lumière. Elle devient une matière, une réserve, parfois une menace, parfois une promesse.

Cette traversée permet aussi de relire la modernité à partir de ses inquiétudes. Chez Goya, puis dans certaines œuvres du XXe siècle, l’ombre n’est plus seulement théâtrale ou religieuse. Elle devient historique, politique, psychique. Elle accompagne les catastrophes, les violences, les corps blessés, les visions intérieures. C’est cette profondeur que l’exposition réactive dans la création contemporaine.

Victor Man, une peinture à basse lumière

Victor Man est né en 1974 à Cluj, ville associée à la nouvelle scène picturale roumaine. Ses tableaux frappent par leur étrangeté silencieuse. Ils semblent peints depuis une chambre intérieure, dans une lumière raréfiée, parfois verdâtre, qui modifie la perception des figures et donne à ses formats souvent restreints une densité presque magnétique.

La rigidité de ses personnages, posés comme des survivants ou des apparitions, trouble le regard. Ils ne se livrent jamais complètement. Souvent, ils détournent les yeux du visiteur. Cette distance empêche toute consommation immédiate de l’image. Elle impose un autre temps, plus lent, plus méditatif, où l’on accepte de ne pas tout comprendre d’emblée.

Chez Victor Man, les réminiscences de l’histoire de l’art affleurent sans jamais se transformer en citation décorative. Les maîtres anciens, la peinture religieuse, les mythologies personnelles et collectives apparaissent comme des traces enfouies. L’œuvre se tient entre révélation et dissimulation, dans une sensualité sombre, parfois presque funéraire, où l’image semble toujours sur le point de se retirer.

Révélé sur la scène internationale au cours des années 2000, Victor Man a représenté la Roumanie à la 52e Biennale de Venise en 2007. Son travail a ensuite été montré dans plusieurs institutions et fondations européennes. La Bourse de Commerce lui accorde ici une place importante, tant ses peintures condensent l’esprit de l’exposition. Elles ne montrent pas la lumière triomphante. Elles montrent une lumière fragile, inquiète, comme si elle venait de très loin.

Vue de l’exposition Clair-obscur, Bourse de Commerce — Pinault Collection

Bill Viola, faire émerger les corps de l’ombre

Bill Viola, né en 1951 à New York et mort en 2024 à Long Beach, demeure l’un des grands maîtres de l’art vidéo. Son œuvre a contribué de manière décisive à faire de la vidéo un médium artistique majeur, capable de rivaliser avec la peinture, la sculpture, l’opéra et les formes spirituelles les plus anciennes.

Chez lui, le clair-obscur n’est pas seulement visuel. Il est temporel. Les corps apparaissent lentement, comme s’ils traversaient une frontière entre deux mondes. L’eau, le feu, le souffle, la naissance, la mort et la résurrection composent une grammaire symbolique immédiatement reconnaissable. Le ralenti n’est pas un effet. Il devient une méthode de révélation.

Œuvre vidéo de Bill Viola dans l’exposition Clair-obscur

Bill Viola a souvent raconté qu’un accident survenu dans son enfance, lorsqu’il faillit se noyer, avait profondément marqué son imaginaire. Cette expérience de l’immersion, de la suspension et de la frontière entre vie et mort traverse toute son œuvre. Ses vidéos ne cherchent pas à illustrer une idée spirituelle. Elles placent le spectateur devant une expérience physique du passage.

Dans le contexte de Clair-obscur, ses figures qui émergent de la pénombre dialoguent avec les maîtres anciens autant qu’avec les inquiétudes du présent. Elles rappellent que l’image peut encore être un seuil, non un simple flux.

Installation présentée dans l’exposition Clair-obscur à la Bourse de Commerce

Pierre Huyghe, un rituel dans le désert d’Atacama

Sous le dôme de la Rotonde, Pierre Huyghe présente Camata, film réalisé en 2024 dans le désert d’Atacama, au Chili. L’œuvre instaure un rituel hypnotique, presque métaphysique, dans un paysage où le minéral, le cosmique, le vivant et le technologique semblent appartenir à un même continuum.

Le film invite à une méditation sur la place de l’être humain dans un univers qui ne lui appartient plus entièrement. La mort et la vie, la fiction et le réel, le corps et le paysage, le passé et le futur, la terre et le ciel s’y répondent. À travers cette œuvre, le clair-obscur change d’échelle. Il ne concerne plus seulement la vision humaine, mais la manière dont l’humain tente encore de se situer dans un monde régi par des forces qui le dépassent.

Pierre Huyghe, Camata, exposition Clair-obscur à la Bourse de Commerce

Laura Lamiel, vitrines intérieures

Dans les vingt-quatre vitrines du Passage et dans la salle des machines, Laura Lamiel présente un ensemble d’installations où la couleur, la lumière, les objets trouvés et les matériaux sensibles composent un univers introspectif. Chez elle, la lumière n’éclaire pas simplement des formes. Elle les active.

Ses œuvres semblent organisées selon un principe de tension. Surfaces immaculées, objets modestes, tubes fluorescents, fragments, collections et matériaux hétérogènes dessinent une cartographie intime. L’artiste donne forme à ce qui échappe ordinairement à la représentation directe. La mémoire, les affects, les états mentaux et les émotions deviennent des présences presque matérielles.

Le travail de Laura Lamiel apporte à l’exposition une dimension plus secrète, plus domestique aussi. Après la dramaturgie des grands corps et des visions cosmiques, ses installations déplacent le clair-obscur vers l’espace intérieur. Elles suggèrent que l’ombre la plus profonde n’est pas toujours spectaculaire. Elle peut tenir dans un objet, un reflet, un blanc trop froid, une lumière qui insiste.

Installation de Laura Lamiel dans l’exposition Clair-obscur

Un parcours entre histoire de l’art et inquiétude contemporaine

L’un des intérêts de Clair-obscur tient à son refus de réduire le thème à une esthétique de la pénombre. L’exposition ne se contente pas d’aligner des œuvres sombres ou spectaculaires. Elle construit une traversée où le clair-obscur devient une manière de penser. Que voit-on quand la lumière baisse ? Que reste-t-il des corps quand ils ne sont plus entièrement exposés ? Que devient la vérité d’une image lorsqu’elle accepte de demeurer partiellement obscure ?

Les œuvres de Sigmar Polke, Philippe Parreno, Danh Vo, Alina Szapocznikow, Jean Dubuffet, Giacometti, Bruce Nauman ou Fujiko Nakaya élargissent encore cette réflexion. Le clair-obscur touche ici à la peinture, au corps fragmenté, au brouillard, à l’installation, à la mémoire historique, aux spiritualités anciennes et aux technologies contemporaines.

Dans une époque qui prétend tout rendre visible, mesurable, disponible, l’exposition rappelle avec justesse que l’art conserve une autre fonction. Il ne clarifie pas toujours. Il densifie. Il complique. Il rend sensible ce qui demeure dans l’angle mort du regard.

Infos pratiques

Exposition : Clair-obscur
Lieu : Bourse de Commerce — Pinault Collection
Adresse : 2 rue de Viarmes, 75001 Paris
Dates : jusqu’au lundi 24 août 2026

Horaires : lundi, mercredi, jeudi, samedi et dimanche de 11 h à 19 h ; vendredi de 11 h à 21 h ; fermeture le mardi et le 1er mai. Une nocturne gratuite est proposée le premier samedi de chaque mois, de 17 h à 21 h.

Tarifs : plein tarif 15 € ; tarif réduit 10 € pour les 18-26 ans et autres bénéficiaires ; gratuités selon conditions. Réservation conseillée.

Attention : la Rotonde est annoncée fermée au public du 23 mai au 3 juin 2026 pour préparer l’installation de l’œuvre de Fujiko Nakaya ; un tarif réduit est proposé durant cette période.

Informations et billetterie sur le site de la Bourse de Commerce — Pinault Collection

Martine Gatti
Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.