Camille Vivier à la MEP : première rétrospective d’une photographe du trouble

249
Camille Vivier

Du mercredi 10 juin au dimanche 13 septembre 2026, la Maison Européenne de la Photographie consacre sa première rétrospective à Camille Vivier, figure singulière de la photographie contemporaine française. À travers près d’une centaine d’œuvres, l’exposition déploie un univers à la fois sensuel, sculptural et énigmatique, où les corps, les objets, les formes et les présences féminines composent une étrange grammaire du visible.

Chez Camille Vivier, la photographie ne se contente pas de saisir un modèle ou une silhouette. Elle fabrique un trouble. Elle rapproche le vivant de l’inanimé, le corps de l’objet, la peau de la matière, l’image de la sculpture. Ses figures féminines fascinent autant qu’elles déstabilisent. Elles ne sont ni décoratives ni passives. Elles occupent l’espace, imposent leur densité, affirment la puissance complexe de leurs identités.

Reconnue pour ses ambiances mystiques, ses lumières aux frontières du réel et ses compositions volontiers surréalistes, Camille Vivier construit depuis plus de vingt-cinq ans une œuvre située à la croisée de la photographie d’auteur, de la mode, de la nature morte et de l’installation. La MEP en propose aujourd’hui un parcours rétrospectif réunissant une dizaine de séries, des tirages gélatino-argentiques et numériques, des Polaroïds, ainsi que plusieurs œuvres conçues spécialement pour l’exposition.

Camille Vivier

La représentation féminine, et plus particulièrement le nu, se déploient au cœur de sa pratique. Camille Vivier photographie des corps vêtus, lorsqu’elle répond à des commandes pour la mode, mais aussi des corps nus, posés, sculptés par la lumière, parfois presque abstraits. Elle puise dans les beaux-arts, la pop culture, les scènes underground, la littérature, la bande dessinée et les premières icônes hollywoodiennes. De cet ensemble naît un imaginaire hybride, traversé par des femmes puissantes, des présences souveraines, des corps qui ne cherchent pas à correspondre à une norme mais à imposer leur propre régime d’apparition.

Les corps de bodybuildeuses occupent à cet égard une place importante. Sophie, Tjiki ou Deborah ne sont pas photographiées comme des curiosités, mais comme des figures de puissance et de transformation. Leur musculature interroge la construction du corps autant que celle de l’identité. Elle introduit dans l’image une tension féconde entre maîtrise, métamorphose et étrangeté. Le féminin n’y apparaît plus comme une catégorie stable, mais comme une force plastique, volontaire, composite.

La construction du corps entre alors en résonance avec le travail de la sculpture. Camille Vivier photographie des figures humaines, mais aussi des objets anthropomorphes, des bougies votives, des marionnettes modernistes, des formes monumentales ou des décors biomécaniques. Une inquiétude douce s’installe entre le corps humain et le corps façonné, entre la chair et la matière, entre ce qui respire et ce qui en conserve seulement l’apparence.

Dans certaines images, la photographie semble hésiter entre portrait, rituel et vanité contemporaine. L’artiste s’intéresse notamment aux bougies utilisées dans des pratiques votives ou rituelles, parfois en forme de corps, qu’elle photographie tandis qu’elles se consument. Le temps devient alors visible. L’image enregistre une disparition, une métamorphose lente, une présence qui se défait sous nos yeux.

Cette dimension rituelle donne à son œuvre une tonalité très particulière. Rien n’y est naturaliste, mais rien n’y relève non plus du simple effet. Les photographies de Camille Vivier paraissent organiser des cérémonies discrètes. Les modèles, les objets, les décors et les lumières y composent un théâtre muet où la beauté se charge d’ambiguïté. Le regard du spectateur est attiré, puis légèrement déplacé. Il croit reconnaître un corps, une pose, une référence, avant de comprendre que l’image lui échappe déjà.

Camille Vivier est une photographe française née en 1977. Elle vit et travaille à Paris.

Après des études à l’École supérieure d’art de Grenoble, puis à la Saint Martins School de Londres, Camille Vivier débute à la fin des années 1990 comme assistante pour Purple Magazine. Cette expérience l’introduit dans le monde de la mode, tout en lui permettant de développer en parallèle une recherche artistique personnelle. Dès lors, elle ne cessera de circuler entre ces deux champs, sans jamais les confondre totalement.

Camille Vivier
Camille Vivier

Ses photographies paraissent dans de nombreux titres, notamment i-D, Dazed & Confused, Another Magazine ou The New Yorker. Elle réalise également des commandes pour de grandes maisons, parmi lesquelles Stella McCartney, Martin Margiela, Cartier, Eres, Kenzo, Dior ou Hermès. Mais ces collaborations ne réduisent pas son œuvre à une photographie de mode. Elles nourrissent plutôt un langage visuel où la mise en scène, le vêtement, la pose et l’artifice deviennent des outils d’exploration du corps et du regard.

Son travail a fait l’objet de plusieurs publications monographiques et de nombreuses expositions personnelles ou collectives en France et à l’étranger. En 2019, son ouvrage Twist, publié par Art Paper Editions, rassemble plusieurs séries emblématiques. Courbes nues, formes abstraites, corps féminins et sculptures anthropomorphes y composent un corpus étrange, rêveur, traversé par un féminin sensuel et surréaliste.

La rétrospective de la MEP permet ainsi de mesurer la cohérence d’une œuvre longtemps située dans une zone de passage entre art, mode, photographie expérimentale et imaginaire populaire. Camille Vivier y apparaît comme une artiste de la métamorphose. Elle photographie moins des corps qu’elle ne construit des présences. Elle ne cherche pas à rassurer le regard, mais à l’ouvrir à des puissances plus ambiguës, entre désir, sculpture, rituel, trouble et apparition.

Infos pratiques

Exposition Camille Vivier
Du mercredi 10 juin au dimanche 13 septembre 2026

Maison Européenne de la Photographie
5/7 rue de Fourcy
75004 Paris

Tarifs : de 0 à 14 euros, selon les conditions d’accès et les réductions applicables.

Horaires : mercredi et vendredi de 11h à 20h ; jeudi de 11h à 22h ; samedi et dimanche de 10h à 20h. Fermeture les lundis et mardis.

Sources : Maison Européenne de la Photographie ; Le BAL ; Art Paper Editions.

Martine Gatti
Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.